L’exigence de la structure pour une information libérée de l’émotion

Sargasses en Martinique : trois plans, un objectif jamais mesuré

Illustration — sargasses-martinique-plan

Le Robert (Martinique) — Le 2 juillet 2026, la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou consacre une journée entière aux sargasses : réunions avec les collectifs de riverains, visite d’un ramassage en mer dans la baie du Robert, table ronde avec les maires à La Trinité. Elle y dévoile les « contours » d’un troisième plan et « une première enveloppe de 1,4 million d’euros » (Outremers360, 3 juillet 2026). C’est sa première visite officielle en Martinique, neuf mois après sa nomination — et, ce jour-là, les maires concernés déclarent ignorer encore le contenu du plan qu’on leur annonce.

Débat audio — « Que vaut vraiment le Plan Sargasses 3 ? » (voix de synthèse générées par IA à partir des sources de l’enquête)

Trois plans pour quinze ans de crise

Les sargasses s’échouent sur les côtes antillaises depuis 2011. Le phénomène, alors inédit, est devenu chronique : un ruban d’algues brunes traverse désormais l’Atlantique, alimenté par les nutriments des grands fleuves et le réchauffement, suivi par satellite à chaque saison. En décembre 2025, Météo-France actait « des volumes et des surfaces jamais observés depuis le début du suivi satellitaire en 2011 » (RCI, 24 décembre 2025) : une année record.

Face à cette régularité, l’État a répondu par une succession de plans. Le Plan Sargasses I, annoncé en Guadeloupe en juin 2018 par Nicolas Hulot et Annick Girardin, mobilisait une dizaine de millions d’euros et fixait un objectif clair : ramasser les algues « en moins de 48 h pour éviter la décomposition » (DEAL Guadeloupe, 12 juin 2018). Le Plan II a pris le relais pour 2022-2025, doté d’environ 36 millions d’euros (Actu-Environnement, 21 mars 2022). Le Plan III se construit depuis janvier 2026. Entre les deux premiers, le gouvernement avait déjà porté un jugement sur lui-même : le Plan I « n’a pas atteint pleinement les objectifs visés » (Outremers360, mars 2022). Trois plans, donc, numérotés comme les épisodes d’une série dont on attend toujours le dénouement.

L’objectif que personne n’a jamais mesuré

La cible des 48 heures a huit ans. Elle n’a jamais été évaluée. Ce n’est pas une opinion : c’est le constat de la Cour des comptes, dont la chambre régionale des Antilles-Guyane écrit noir sur blanc, en juin 2025, que « l’absence de données complètes sur le volume des sargasses collectées ne permet pas de mesurer précisément l’efficience de ces dispositifs » (Cour des comptes, 5 juin 2025). Autrement dit : après trois plans, aucun taux de ramassage vérifiable n’existe. Un seul territoire, Saint-Martin, est cité pour « une gestion efficace, conforme et mesurable des volumes traités » — parce qu’il a choisi de traiter les sargasses comme un déchet.

Car là est l’autre vide, juridique celui-là. Les sargasses ne sont, selon les termes exposés au Sénat en janvier 2026, « ni ressource ni espèce protégée ou envahissante », et pas davantage « des déchets au sens strict du code de l’environnement, ce qui crée une insécurité juridique et financière pour les communes » (Sénat, 21 janvier 2026). Sur sept collectivités auditées, la lutte anti-sargasses représente 15,6 millions d’euros, financés « en moyenne à 55 % » par les collectivités elles-mêmes (Cour des comptes, 5 juin 2025). La compétence, elle, repose sur les épaules du maire, au titre de ses pouvoirs de police. À la commune du François, le traitement des algues absorbe « pratiquement 1 million » d’euros par an sur le budget municipal (RCI, 19 mai 2025). Qu’il ait fallu créer, en 2023, un Groupement d’intérêt public pour combler un « déficit de coordination identifié depuis la crise de 2018 » en dit assez sur l’écart entre les plans et leur exécution.

Vidéo — « Sargasses : urgence et attente » (synthèse visuelle de l’enquête)

Le corps, l’air et la colère

Pendant que les plans se succèdent, ce sont des poumons qui encaissent. En se décomposant, les sargasses libèrent du sulfure d’hydrogène, ce gaz à l’odeur d’œuf pourri dont l’État a lui-même fixé le seuil d’action à 1 ppm en moyenne journalière (préfecture de Martinique). En 2025, un comité scientifique mandaté en urgence a décrit un « toxidrome des sargasses » chez des élèves et des personnels du collège du Robert, contraint à de nouvelles fermetures. La préfecture affirmait encore, en 2018, qu’« il n’y a pas eu de signalement lié à un impact sanitaire grave » : la réalité de 2025 a rattrapé la formule.

Les habitants, eux, n’attendent plus les bilans. Le collectif du Robert a bloqué toute sa commune en janvier 2026, écoles basculées en distanciel (Martinique la 1ère, 8 janvier 2026), puis occupé le hall d’un hôtel en juin pour réclamer un relogement d’urgence, des exonérations, une prise en charge sanitaire et l’indemnisation d’un électroménager rongé par le gaz (Martinique la 1ère, 29 juin 2026). Un titre de la chaîne publique a fixé la scène : « entre promesses ministérielles et colère citoyenne ».

Infographie : les trois plans sargasses (2018 environ 10 M€, 2022-2025 environ 36 M€, 2026 première enveloppe 1,4 M€), l'objectif des 48 heures jamais mesuré selon la Cour des comptes, 55 % du coût supporté par les collectivités, 2025 année record d'échouements en Martinique, statut juridique flou.
Infographie — Sargasses en Martinique : quinze ans de plans, un bilan en suspens.

Faire, plutôt qu’attendre

Il est une réponse à cette crise qui, elle, mérite d’être saluée. Un matin, Morgan Haillus ne sait pas s’il peut déposer sa fille à la crèche, tout près de la mer. Il cherche l’information, ne la trouve rassemblée nulle part. Alors, plutôt que d’attendre, il agit : en une seule journée, ce Guadeloupéen de 36 ans construit FanGass, une « météo des sargasses » gratuite qui indique, plage par plage et en français clair, où l’air est respirable. Lancé le 7 mai 2026, le site couvre aujourd’hui 153 plages sur cinq territoires et a réuni près de 30 000 visites en un mois, « sans un seul euro dépensé en publicité » (Guadeloupe la 1ère, 1er juillet 2026).

FanGass ne prétend rien remplacer. « Le site ne fait pas de prévision », explique son créateur ; « il s’appuie sur le travail qui est déjà réalisé par des professionnels et vient simplement synthétiser ces bulletins ». C’est précisément sa force : rendre enfin lisible, chaque matin, une information officielle jusque-là dispersée — et inviter chacun à signaler l’état réel de sa plage. Là où l’action publique promet des plans, un citoyen a offert une présence quotidienne et accessible. Faire, plutôt qu’attendre : l’initiative dit en creux ce qui manquait.

La matrice chlordécone

Cette histoire se lit sur une toile de fond que la Martinique connaît trop bien. Trois semaines avant la visite ministérielle, le Parlement faisait reconnaître à l’État, par la loi du 12 juin 2026, sa « part de responsabilité dans les préjudices sanitaires, moraux, écologiques et économiques » du chlordécone — une reconnaissance sans réparation contraignante, arrachée après vingt ans de procédures, et que ses propres soutiens qualifient de « symbolique ». Devant l’Assemblée, le député Elie Califer résumait un mécanisme ancien : « Si un tel empoisonnement avait touché 90 % de la population de la Creuse, de la Bretagne, de l’Île-de-France, la responsabilité de l’État aurait été reconnue depuis longtemps » (Martinique la 1ère, 2 juin 2026). La même ministre siège aux deux tables : celle du chlordécone et celle des sargasses.

Les deux dossiers n’ont pas la même cause — le chlordécone est un poison autorisé par l’État et répandu par des acteurs identifiés ; les sargasses, un phénomène naturel et transnational que personne n’a provoqué. Le miroir ne porte donc pas sur l’origine, mais sur la réponse : dans les deux cas se répète le même schéma d’une reconnaissance tardive, de dispositifs ré-annoncés et d’une exécution que l’on ne mesure pas. La question posée par un troisième plan n’est pas celle de l’annonce — la Martinique en a entendu beaucoup. C’est celle de l’exécution. La seule à laquelle elle attend, encore, une réponse.

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