PARIS — En une même semaine de juillet 2026, la pré-campagne présidentielle s’est offerte en spectacle de rivalités. D’un côté, Bruno Retailleau réplique à Laurent Wauquiez, qui vient de préférer Édouard Philippe à son propre parti : « ça me sert finalement, parce que par contraste, chaque jour, il me rend un peu plus sympathique » (franceinfo, 03/07/2026). De l’autre, on explique « comment François Hollande manœuvre » et « laisse Raphaël Glucksmann se crasher » (franceinfo, 27/06/2026). Trois blocs, trois « couples » de frères ennemis — Retailleau/Wauquiez, Hollande/Glucksmann, Bardella/Le Pen —, mis en scène comme un théâtre d’ego. Mais si l’on cesse de regarder les acteurs pour lire leurs discours, une autre carte apparaît. Le champ ne converge pas parce que ses candidats « se ressembleraient » : il converge parce que la plupart partagent une même forme — la conquête personnelle du pouvoir — et un même centre de gravité gestionnaire et régalien, qui court de la social-démocratie à la droite. Reste que des clivages, eux, tiennent bon. Ni « tous pareils », ni « rien en commun ».
Le psychodrame comme écran
Relisons le dispositif médiatique. Dans la brève consacrée à Retailleau, la seule phrase à contenu idéologique — Philippe pourrait « incarner l’ordre et le sérieux permettant de redresser la France » — n’est jamais interrogée ; tout le reste est affaire de loyauté (« retourner sa veste ») et de piques. Côté Hollande, l’article empile les métaphores — « un tueur », « la reine des abeilles » —, les baromètres (Ifop-Paris Match, juin 2026 : 44 % ; Ipsos, fin mai : 7 à 8 %) et un aveu : « qu’est-ce qu’il a à proposer ? », le programme étant renvoyé à une « copie » attendue le 1er septembre. Ce réflexe n’a rien de neuf : « Personnalisation partout, politique nulle part » (Acrimed, 02/12/2016). En transformant les projets en duels de personnes, la couverture éclaire les ego et laisse dans l’ombre ce qui, précisément, se ressemble d’un camp à l’autre : les idées.
La même forme : la course à l’homme providentiel
La première convergence est de forme. Les prétendants organisent la conquête personnelle de l’Élysée en court-circuitant les mécanismes collectifs de leur camp. À gauche, Hollande balaie l’outil partisan — « Il ne faut pas perdre son temps dans je ne sais quelle primaire » (France 2, 23/03/2026) —, tandis que Glucksmann « devra se soumettre à un vote des militants » (franceinfo, 04/06/2026) et que la « double primaire » d’Olivier Faure fait exploser sa propre direction (LCP, 03/06/2026). À droite, Retailleau, élu président des Républicains avec 74,3 % des voix face à Wauquiez (mai 2025), se voit un an plus tard intimer par ce dernier de « savoir se retirer » pour rallier un autre parti (Lyon Mag, 01/07/2026). À l’extrême droite, le « plan Matignon » décrit une machine entièrement pensée autour de la conquête du pouvoir (The Conversation, 26/06/2024). Cette forme n’est pas un accident : le quinquennat (2000) et l’inversion du calendrier (2002) ont « accru la présidentialisation du régime » (The Conversation, 11/10/2022) — ce que le politiste Bastien François nomme le « déséquilibre présidentialiste ». Le psychodrame des couples en est le symptôme.
Le cœur commun : un extrême centre gestionnaire et régalien
Vient la convergence de fond — celle que le duel escamote. Elle n’oppose pas une gauche « pure » à une droite « dure » : elle traverse les camps. Sur le terrain économique d’abord. La présidence Hollande a gouverné à l’enseigne du social-libéralisme : crédit d’impôt aux entreprises de quelque 20 milliards d’euros par an (CICE, 2013), « pacte de responsabilité » assumant « moins de charges sur le travail » (2014), ratification à l’automne 2012 du traité budgétaire européen qu’il avait promis de renégocier, loi Travail imposée au 49.3 (2016). Le registre du « sérieux » et du « redressement » que Philippe revendique aujourd’hui, un président socialiste l’avait déjà fait sien.
Sur le terrain régalien ensuite, le croisement est plus net encore. C’est Hollande qui a instauré l’état d’urgence au lendemain du 13-Novembre 2015, prorogé six fois jusqu’en 2017, et porté un projet de déchéance de nationalité — au registre historiquement d’extrême droite — avant d’y renoncer, reconnaissant : « J’ai pensé qu’elle pouvait nous unir alors qu’elle nous a divisés » (30/03/2016). Et c’est Glucksmann lui-même qui, en 2026, érige la sécurité en priorité : « La gauche républicaine doit prendre à bras-le-corps la question de la sécurité pour en faire un axe majeur de sa campagne » — nation, autorité, immigration (LCP, 26/05/2026). Le même lexique de l’« autorité » circule à droite : « sans autorité, il n’y a pas de prospérité », martèle Jordan Bardella (Nîmes, 04/03/2026). Quant à la rupture, Glucksmann la revendique non contre la droite mais contre la gauche de rupture : il appelle à « rompre définitivement et sans retour possible » avec Mélenchon et La France insoumise (Limoges, 12/03/2026) — le geste même de l’« extrême centre ».
Car c’est ce concept, forgé par l’historien Pierre Serna, qui donne son nom au phénomène : un bloc gestionnaire qui aspire les élites « à droite et à gauche », dont il fait remonter la généalogie à la « République du centre » du second mandat de Mitterrand (1988) et qu’illustrent aujourd’hui « les appels de phare » d’un Gérald Darmanin « aux socialistes » (Politis, 02/09/2025). À ce cœur s’ajoute, côté droit, une dérive spécifique vers les codes du RN : à Marseille, la candidate LR Martine Vassal a « assumé les valeurs travail, famille, patrie, la devise pétainiste » (The Conversation, 09/03/2026), et la loi immigration de décembre 2023 fut adoptée par les voix conjuguées de LR et du RN (Assemblée nationale, scrutin n°3213). L’aimant régalien n’attire pas seulement la droite vers le RN : il tient déjà, en son centre, une bonne part de la social-démocratie.
Ce que le duel n’efface pas : les clivages qui tiennent
Nommer ce cœur commun n’autorise pourtant aucun « tous pareils » — et c’est ici que l’analyse doit rester ferme. Sur l’Europe, l’écart est béant : Glucksmann défend un « Pacte girondin » fédéral et « la fin de l’unanimité » au Conseil (Le Grand Continent, 16/05/2024) quand Le Pen soutient qu’« il n’y a pas de peuple européen ». Sur le social, la même droite qui vote l’immigration avec le RN s’en sépare sur les retraites : le 20 mars 2023, les députés RN ont voté la motion de censure contre le passage en force de la réforme — rejetée à neuf voix près (Assemblée nationale, scrutin n°1240) — quand la quasi-totalité des LR la refusait. Sur ce texte, le RN siégeait à la gauche des Républicains. Et la protection sociale universaliste défendue à gauche n’a rien de la « priorité nationale » d’accès au logement et à l’emploi inscrite au programme du RN.
Le cœur gestionnaire lui-même a ses limites : l’extrême centre, rappelle l’historien Johann Chapoutot, tient « la gauche sous toutes ses formes » pour son adversaire principal (Les Irresponsables, 2025). Il ne fond pas les six candidats en un seul ; il agit comme un pôle gravitationnel qui rapproche la gauche de gouvernement de la droite de gouvernement — tout en tenant à distance la gauche de rupture qu’incarne Mélenchon. La convergence est donc un centre de gravité, pas une identité : des ailes — fédéralisme européen d’un côté, national-populisme social de l’autre — continuent de diverger.
La matrice et le verrou
Reste le point le plus profond : l’acceptation d’un régime où une candidature vaut projet et un nom vaut parti. Le cas du RN en offre la caricature. Toute sa succession se joue sur le sort judiciaire d’une seule personne : condamnée en première instance à cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire le 31 mars 2025, Marine Le Pen attend un arrêt d’appel rendu le 7 juillet 2026 à 13h30 — le parquet général ayant, cette fois, requis l’inéligibilité sans application immédiate. Dans l’attente, Jordan Bardella s’installe : 40 % d’adhésion contre 39 % à Marine Le Pen (Odoxa, 30/06/2026), et 74 % des Français jugent qu’une éventuelle inéligibilité « ne serait pas un handicap pour le RN ». Un parti réduit à un nom et à son héritier : l’aboutissement de la personnalisation que partagent, à des degrés divers, les six.
Le duel des couples est un vrai théâtre. Mais il se joue sur une scène qu’aucun ne conteste — la course personnelle au pouvoir —, et son éclairage aveuglant masque le centre de gravité qui relie une partie de la gauche à la droite autant que les clivages qui subsistent. Lire les discours plutôt que les ego, c’est cesser de se tromper de pièce. Le travail commence là où s’arrête le psychodrame.

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