Guadeloupe-Martinique — En une seule semaine de juin 2026, deux institutions de la République ont parlé du même poison — et se sont contredites. Lundi 22 juin, la justice a refermé le volet pénal du scandale du chlordécone ; mercredi 24 juin, Santé publique France a rappelé que plus de huit adultes sur dix, aux Antilles, en portent encore dans le sang. Entre les deux, un interstice où loge l’impunité — et, à l’ouverture de la campagne présidentielle, un scandale de masse que le débat politique, à une exception près, n’a pas encore relevé.
Une semaine, deux vérités
Le lundi 22 juin 2026, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris confirme le non-lieu dans le volet pénal du scandale du chlordécone, fermant la porte à la réouverture d’une enquête ouverte vingt ans plus tôt (franceinfo/AFP, 22/06/2026 ; RFI, 22/06/2026). Le mercredi 24 juin, à quarante-huit heures d’intervalle, Santé publique France publie l’étude Kannari 2 : 81,3 % des adultes de Guadeloupe et 85,5 % de ceux de Martinique portent encore du chlordécone dans le sang (Santé publique France, 24/06/2026). Les deux annonces ne se répondent pas : elles s’ignorent. L’une mesure une contamination qui persiste ; l’autre acte qu’aucun responsable pénal ne sera jugé. La coïncidence n’a pas été orchestrée — le délibéré et le colloque scientifique où l’étude fut présentée étaient programmés de longue date (Outremers360, 24/06/2026). Mais elle révèle, mieux qu’un réquisitoire, la mécanique du dossier.
Ce que la science a compté
Kannari 2 n’est pas un rappel : c’est une actualisation. Menée en 2024 sur près de 2 320 adultes, elle succède à Kannari 1 (2013), qui trouvait « plus de neuf Antillais sur dix » imprégnés (Santé publique France, 24/06/2026). La baisse est réelle mais mince, et l’agence la qualifie elle-même de « légère amélioration » — tout en précisant que l’imprégnation « persiste à un niveau généralisé ». Près d’un adulte sur six dépasse désormais la valeur toxicologique de référence interne fixée par l’Anses à 0,4 microgramme par litre — 14,3 % en Guadeloupe, 18,7 % en Martinique — et 5 % des adultes sont vingt fois plus imprégnés que la moyenne (Santé publique France, 24/06/2026).
Le mot « amélioration » mérite qu’on s’y arrête. La demi-vie du chlordécone dans le sang est d’environ six mois ; mais « si on continue d’être exposé par son alimentation, l’imprégnation augmente », rappelle l’épidémiologiste Marc Ruello (Medscape, 01/07/2026). Or les aliments, même conformes, « ne sont pas à zéro chlordécone » (Jacques Rosine, Santé publique France, cité par l’AFP le 24/06/2026), et la molécule tient jusqu’à 600 ans dans les sols. Poissons, crustacés et mollusques concentrent le risque ; les habitants des zones contaminées sont deux à trois fois plus imprégnés, les pêcheurs et agriculteurs davantage encore.
Un piège de lecture guette pourtant : Kannari 2 mesure l’imprégnation — combien de personnes portent la molécule — et non l’incidence — combien en tombent malades. 81 % de contaminés ne signifient pas 81 % de malades. Reste que le lien avec la maladie n’est pas une hypothèse militante : l’INSERM a conclu dès 2021 à une « présomption forte » d’un lien entre chlordécone et cancer de la prostate, jugeant la relation causale « vraisemblable » (INSERM, 30/06/2021), et un décret de décembre 2021 a fait de ce cancer une maladie professionnelle (décret n° 2021-1724 du 20/12/2021).
Ce que la justice a refermé
C’est ici que les deux vérités entrent en collision. Car le non-lieu du 22 juin ne repose pas, contrairement à ce que l’on redoutait, sur la prescription. Celle-ci aurait été écartée par la cour, qui retient des points de départ « favorables aux victimes » ; le non-lieu tiendrait « tout entier » sur l’idée qu’il serait « scientifiquement impossible » d’établir un lien de causalité individuel et certain (communiqué de Me Christophe Lèguevaques, avocat des parties civiles, 29/06/2026 — l’arrêt lui-même n’étant pas public). L’arrêt reconnaîtrait pourtant que les autorisations du chlordécone furent « prolongées, en dépit d’une toxicité connue, pour éviter de graves conséquences économiques » (même source).
La faille est là, chirurgicale. La justice pénale exige une causalité individuelle et certaine — qui a empoisonné qui, et par quelle molécule précisément. La science publique, elle, raisonne en population et en présomption : c’est sa rigueur, non sa faiblesse. Les deux registres ne se rencontrent jamais. La justice ne « nie » pas la science ; elle lui réclame une preuve qu’une étude d’imprégnation n’a, par construction, jamais promise. Et dans cet écart s’installe une impunité de fait.
Les parties civiles ne s’y trompent pas. Me Georges-Emmanuel Germany dénonce des « crimes coloniaux et racistes » traités comme « des détails de l’histoire de France » (RFI, 22/06/2026) ; Me Harry Durimel, avocat et maire de Pointe-à-Pitre, se dit « indigné mais pas découragé » et annonce un pourvoi (Guadeloupe la 1ère, 22/06/2026) ; la députée martiniquaise Béatrice Bellay parle d’un résultat « indigne de la République » (Reporterre, 23/06/2026). Plus de 500 parties civiles se sont pourvues en cassation, invoquant l’obligation d’enquête effective qui pèse sur l’État au titre du droit à la vie (article 2 de la Convention européenne des droits de l’homme) (Me Lèguevaques, 29/06/2026).
Encore faut-il distinguer trois portes, souvent confondues. Le pénal se referme (non-lieu). L’administratif reste ouvert mais contesté : la cour administrative d’appel de Paris a reconnu une faute de l’État en mars 2025, arrêt que l’État lui-même attaque en cassation. Le législatif, enfin, reconnaît sans juger : la loi n° 2026-491 du 12 juin 2026 — dite « loi Califer », du nom du député guadeloupéen Élie Califer (PS) qui l’a portée, adoptée à l’unanimité (236 voix) — inscrit que « l’État reconnaît sa part de responsabilité », et confie à une mission interministérielle le soin de « définir les modalités d’une indemnisation » (Légifrance ; Outremers360, 24/06/2026). Reconnaître, indemniser peut-être — condamner, jamais.

Le scandale que seule la gauche a saisi
Reste la politique, à l’heure où s’ouvre la campagne présidentielle de 2027. Un empoisonnement qui touche plus de huit adultes sur dix, dans deux territoires entiers, n’a rien d’un sujet de niche : par son ampleur, il a tout d’un enjeu de campagne — santé publique, responsabilité de l’État, égalité réelle entre l’Hexagone et l’outre-mer. Et pourtant, l’écho est à sens unique. Le chlordécone figure noir sur blanc dans le programme de La France insoumise, qui promet un « plan d’urgence » de dépollution « en priorité » pour la Guadeloupe et la Martinique et un « fonds d’indemnisation spécifique » à « réparation intégrale » (melenchon2027.fr). Il est porté par le Parti socialiste — la loi éponyme — et relayé sur le terrain par les élus antillais et les collectifs : le député martiniquais Marcelin Nadeau juge la loi utile mais « à renforcer », et le président du collectif COAADEP, Yvon Sérénus, y voit « une décision politique » (Martinique / Guadeloupe la 1ère, 22-23/06/2026).
En face, le silence. Aucune position sourcée du Rassemblement national sur le cycle actuel — ses seules prises de parole datent de 2020 et 2024 —, rien de récent du côté de la droite républicaine, et une majorité gouvernementale qui tient une ligne contradictoire : elle vote la reconnaissance et maintient son pourvoi. À l’ouverture de la campagne, le chlordécone n’est donc pas (encore) un thème national : c’est un thème de gauche et d’outre-mer que le reste de l’échiquier n’a pas relevé.
Le chercheur Malcom Ferdinand y lit, lui, un « marqueur de l’habiter colonial » et le signe d’une « justice coloniale » (Socialter, 24/10/2024) — une interprétation, revendiquée comme telle. On peut la partager ou non. Le fait, lui, ne se discute pas : une population dont plus de 80 % est empoisonnée, et pas un responsable à juger. La science a compté les corps. La justice a refermé le dossier. Il ne reste, pour l’instant, que les électeurs pour trancher.

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