Deux peuples : le banquet de Stérin, la barricade de Louise Michel

Illustration — glucksmann-canon-francais
Image de couverture générée par IA (illustration).

Caen (Normandie) — Deux images du « peuple » s’affrontent. Dans la première, quatre mille convives entonnent La Marseillaise autour d’un cochon grillé, bérets vissés ; un reporter de France Inter, micro caché, y relève des gestes s’apparentant à des saluts nazis et des propos racistes ; le parquet de Caen ouvre une enquête. Dans la seconde, une communarde déportée au bagne coupe en deux son écharpe rouge pour l’offrir à des insurgés kanak partant se battre. Entre ces deux scènes, un eurodéputé qui se réclame de Jean Jaurès résume les banquets du premier tableau à un endroit où l’on va « boire des verres et chanter des chansons paillardes ». La polémique s’est arrêtée là, sur l’indignation. La vraie question est en dessous : à qui appartient « le peuple » — et qui peut parler en son nom ?

Podcast audio généré par IA — débat : le « banquet de la normalisation » de Stérin contre la « barricade de la rupture » de Louise Michel.

Un banquet, des saluts nazis, un milliardaire

Le Canon français est une société par actions simplifiée née en Touraine en 2020, qui organise des « banquets géants » du terroir — jusqu’à quatre mille couverts, quatre-vingts euros la place, du cochon, des chansons, La Marseillaise en guise de bénédicité. L’image est festive, franchouillarde, apolitique en apparence. Fin 2024, le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin en devient actionnaire à hauteur de 30 %, via un fonds d’investissement (AFP, citée par LCP, 12 mai 2026). Le même Stérin dont L’Humanité a révélé, en juillet 2024, le « plan Périclès » : cent cinquante millions d’euros sur dix ans pour, selon le document, faire triompher ses idées (L’Humanité, 18 juillet 2024 ; RTBF, 10 juin 2026). Interrogé au Sénat, le directeur général de Périclès a lui-même qualifié l’entreprise d’« organisation métapolitique de droite » (audition, 26 mai 2026).

C’est le décor. Le 18 avril 2026, au banquet de Caen, un journaliste de France Inter constate, pendant La Marseillaise, « plusieurs bras [qui] se tendent, dont l’un à deux reprises, dans un geste s’apparentant à un salut nazi » (Radio France, 5 mai 2026), et enregistre des propos : « il y a nous, puis il y a les animaux », un appel à « sortir les flingues », le cochon érigé en marqueur d’exclusion des musulmans (franceinfo, 4 mai 2026). Un convive résume l’assistance : « sur les 4 000, t’en as 3 999, c’est du Le Pen ou du Bardella » (ICI Normandie, 4 mai 2026). Le 6 mai, le parquet de Caen ouvre une enquête pour « propos et comportements racistes, haineux et sexistes » ; la Ligue des droits de l’Homme dépose un signalement le 20. Au Sénat, le ministre de l’Intérieur parle de propos « à caractère raciste, voire dignes de l’ultradroite » (Public Sénat, 6 mai 2026).

Le piège de la convivialité

La force du dispositif tient dans une phrase que répètent ses organisateurs : « de l’événementiel, pas de la politique ». Tout est là. En se présentant comme une simple fête du terroir, l’événement rend la critique coûteuse : la dénoncer, c’est risquer de passer pour l’ennemi de la convivialité, de la nation, du peuple qui chante. L’historienne de l’alimentation Julia Csergo nomme le procédé — un gastronationalisme qui, en sacralisant une table « française », écarte « d’autres pratiques culinaires jugées étrangères » ; le porc, note-t-elle, « exclut un certain nombre de personnes : juifs et musulmans » (Politis, 28 mai 2026). La convivialité n’est pas l’envers de la politique : elle en est le véhicule.

C’est ce piège qui se referme sur Raphaël Glucksmann. Le 22 juin 2026, à la Fondation Jean-Jaurès, il présente son livre, Nous avons encore envie. Pour un sursaut patriotique. Un mois plus tard, un extrait circule : il y résume ces banquets à un lieu où l’on va « boire des verres et chanter des chansons paillardes ». C’est le seul fragment de ses propos attesté entre guillemets ; le passage intégral — dont on ignore s’il mentionne les saluts nazis documentés — n’était pas, à l’heure où nous écrivons, vérifiable de première main : la vidéo n’est pas transcrite, le décryptage du Nouvel Obs est sous abonnement, publié le jour même (Le Nouvel Obs, 17 juillet 2026). Peu importe, au fond, les mots manquants. Ce qui compte est le geste : requalifier en « convivialité » ce qu’une enquête de service public vient de documenter. Car Glucksmann ne parle pas dans l’ignorance. L’enquête de France Inter a été diffusée le 10 mai, l’information judiciaire ouverte le 6. Quand il évoque les canonniers, six semaines plus tard, les saluts et l’enquête sont publics.

Vidéo générée par IA — brief : anatomie de la fracture entre deux idées du « peuple ».

La géométrie variable

Faut-il y voir un dérapage ? C’est l’hypothèse la plus indulgente — et sans doute la moins juste. Car la manière dont Glucksmann module son indignation dessine un motif. Sur les Ouïghours, il est frontal : il a poussé les sanctions européennes contre Pékin, au point de se faire sanctionner en retour par la Chine (mars 2021). Sur Gaza, il est « précautionneux » : « j’ai un emploi extrêmement précautionneux du terme génocide… je n’emploie pas le terme » (Quotidien, 12 mars 2024) — quand la Cour internationale de justice, elle, en examine l’accusation. Défendre les Ouïghours vise un rival de l’Occident ; qualifier la conduite d’un allié des États-Unis en coûterait davantage. L’asymétrie n’est pas un caprice : elle suit une ligne, celle d’un humanisme dont la géométrie épouse l’alignement géopolitique.

Ce positionnement a une base sociale, que Glucksmann a lui-même laissée transparaître. En mai 2026, une note interne de sa campagne fuite : elle trie les électeurs entre « fidèles » — âgés, aisés, métropolitains — et ceux à « éviter pour le moment » : banlieues, revenus modestes, jeunes (via Politico, relayé par l’AFP). Il l’a répudiée — « document volé dont j’ai immédiatement rejeté les conclusions ». Mais une note dit un positionnement mieux qu’un démenti. Et ce positionnement a une histoire : avant d’être une figure de la gauche, Glucksmann militait à Alternative Libérale (2006) et conseillait, en Géorgie, le président Saakachvili. Le libéral atlantiste devenu social-démocrate n’est pas une invention de ses adversaires. Dès lors, normaliser un banquet de Stérin n’est pas une faute contre sa ligne : c’en est l’expression.

Deux peuples

Reste le mot qu’il revendique : le peuple. Il en existe une autre idée. Louise Michel, communarde, anarchiste, en a laissé la trace dans ses propres textes. Son peuple n’attend rien de la représentation : « les bulletins de vote destinés à être emportés par le vent avec les promesses des candidats ne valent pas mieux que les sagaies contre les canons » (Prise de possession, 1890) — phrase qu’elle écrit à propos, précisément, de la révolte kanak qu’elle a soutenue, elle la déportée, contre l’ordre colonial français. Son peuple ne collabore pas : « tu n’as que deux routes à choisir, être dupe ou fripon […] rien que la révolte » (ibid.). Son peuple ne se console pas d’en haut ; il se soulève d’en bas.

Entre ce peuple-là et celui de la « convivialité » — esthétisé, national, trié par tranches de revenu — la distance est entière. Et c’est ici que la filiation revendiquée se retourne. Glucksmann se réclame de Jaurès. Mais Jaurès était déjà, pour la tradition de Michel, la gauche réformiste et parlementaire — celle qui gère l’ordre plutôt que de l’abolir. Mesuré à Louise Michel, tout social-démocrate échoue, Jaurès compris : l’étalon n’est pas neutre, c’est celui de la gauche révolutionnaire contre la gauche de gouvernement, un différend jamais clos. Mais c’est bien pourquoi la question posée par le Canon français dépasse un homme. Quand la fête réactionnaire s’achète une respectabilité populaire, et qu’une partie de la gauche préfère ne pas être « rabat-joie », c’est le peuple lui-même qui change de mains. Louise Michel savait à qui il appartenait. Elle avait coupé son écharpe rouge en deux.

Infographie comparative en deux volets : à gauche, le « banquet de la normalisation » (dispositif Stérin, plan Périclès à 150 M€, gastronationalisme, dérapages de Caen) ; à droite, la « barricade de la rupture » (héritage de Louise Michel, écharpe rouge, solidarité anticoloniale kanak de 1878) ; au centre, une balance figurant deux peuples irréconciliables.
Infographie générée par IA — « Le peuple en partage » : le banquet de la normalisation contre la barricade de la rupture.

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