Ingérence étrangère : Fedorova expulsée, l’ambassadeur d’Israël épargné

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Image de couverture générée par IA (illustration).

PARIS — Le 29 juillet 2026, le ministère de l’Intérieur remet à Xenia Fedorova un arrêté d’expulsion. Motif : un « comportement (qui) porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’Etat », une présence jugée constituer « une menace particulièrement grave et actuelle pour l’ordre public » (franceinfo, 29/07/2026). Deux jours plus tard, ses avoirs sont gelés pour six mois, arrêté conjoint des ministères de l’Intérieur et de l’Économie, publié au Journal officiel (franceinfo, 31/07/2026). L’ex-patronne de RT France, devenue chroniqueuse dans les médias du groupe Bolloré, ne pourra plus travailler, sera assignée à résidence, devra pointer chaque jour au commissariat. Laurent Nuñez, sur BFMTV, balaie l’accusation de censure : « pas une atteinte à la liberté d’expression » (franceinfo, 30/07/2026).

Un mois plus tôt, le 4 juin 2026, l’ambassadeur d’Israël en France Joshua Zarka déclarait sur France 2 préférer voir « n’importe qui plutôt que Jean-Luc Mélenchon » succéder à Emmanuel Macron en 2027, et accusait LFI d’instrumentaliser la « question israélienne » pour « rallier certains électeurs » (franceinfo, 05/06/2026). LFI a demandé la convocation de l’ambassadeur, puis son renvoi (franceinfo, 08/06/2026). Le Parti socialiste et Horizons ont, eux aussi, parlé d’« ingérence inacceptable » (LCP-Assemblée nationale). Aucune convocation officielle du Quai d’Orsay sur ces propos précis n’a pu être établie dans le cadre de cette enquête.

Podcast audio généré par IA — débat sur l’asymétrie du traitement des ingérences étrangères en France.

Deux dossiers, une même loi en toile de fond

La loi qui sert de fondement au gel des avoirs de Xenia Fedorova n’est pas taillée sur mesure pour la Russie. Votée au Sénat le 22 mai 2024 puis promulguée le 25 juillet 2024, la loi n°2024-850 « visant à prévenir les ingérences étrangères en France » vise, dans son texte, « toute personne agissant pour le compte d’un mandant étranger » — État hors Union européenne, entité qu’il contrôle ou finance, parti politique étranger (HATVP). Sur le papier, le dispositif est neutre quant à la puissance visée. En pratique, sa mise en œuvre documentée à ce jour — expulsion, gel d’avoirs — a porté sur un cas russe. Le rapport de la commission d’enquête sénatoriale de 2024 sur les influences étrangères malveillantes le formule sans détour : le dispositif interministériel de riposte a été « un exemple de coordination étroite de la réponse française face à une ingérence numérique étrangère, en l’occurrence russes » (Sénat, rapport n°739, 23/07/2024) — bâti et rodé, avant même que le dossier israélien n’émerge dans le débat public.

Le lobby pro-israélien ELNET, de son côté, s’est inscrit au répertoire des représentants d’intérêts de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique le 26 novembre 2024 — huit ans après l’entrée en vigueur de cette obligation issue de la loi Sapin II (HATVP ; Yeni Şafak FR). Le régime auquel elle est soumise est purement déclaratif : transparence des cibles et du budget (100 000 à 200 000 euros par an, trois équivalents temps plein, selon sa fiche HATVP), sanction pénale plafonnée en cas de fraude — rien de commun avec un gel d’avoirs ou une expulsion.

VIGINUM n’a pas fermé les yeux sur la piste israélienne

L’idée que seule la Russie ferait l’objet d’une surveillance institutionnelle ne résiste pas à l’examen des faits. Le 9 mars 2026, Le Monde révèle une campagne de désinformation ciblant des candidats LFI aux élections municipales, à Marseille, Toulouse et Roubaix. Un bulletin du service de vigilance contre les ingérences numériques (VIGINUM) publié le lendemain documente des sites et comptes aux « caractéristiques d’inauthenticité », notamment des « photos générées par intelligence artificielle » (SGDSN, bulletin n°7). Une enquête conjointe de Libération et du quotidien israélien Haaretz remonte, le 14 mai 2026, jusqu’à une société basée à Tel-Aviv, BlackCore. Auditionnée à l’Assemblée nationale le 20 mai 2026, une représentante de VIGINUM confirme : « une société privée basée en Israël qui est spécialisée dans la vente de prestations, d’opérations de déstabilisations […] a visé en particulier à cibler le parti LFI » (franceinfo, 20/05/2026). Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez qualifie alors l’affaire de « grave » et annonce une action judiciaire ; le parquet de Paris ouvre une enquête le 27 mai 2026.

Vidéo générée par IA — brief sur l’asymétrie du traitement des ingérences étrangères en France.

La différence ne se joue donc pas sur la détection, mais sur ce qui en est fait ensuite. Le Canard Enchaîné révèle, le 19 mai 2026, que le rapport VIGINUM consacré à cette opération a été publié dans une version « caviardée » — quand le rapport de 2023 sur la campagne de désinformation russe RRN, qui recensait 355 noms de domaine usurpant des médias français dont Le Monde et Le Figaro, avait été rendu public dans son intégralité (SGDSN, 13/06/2023). Deux mois après l’ouverture de l’enquête judiciaire sur BlackCore, aucune mesure administrative de rétorsion n’a été rendue publique — quand le dossier Fedorova, révélé plus tardivement, a débouché en quelques jours sur une expulsion puis un gel d’avoirs.

Un droit neutre, une mise en œuvre qui ne l’est pas forcément

L’explication la plus simple serait de dire que les deux dossiers ne sont juridiquement pas comparables — et sur ce point précis, le droit donne largement raison à cette lecture. Une chroniqueuse résidant en France relève de la police des étrangers ; un ambassadeur accrédité relève de la Convention de Vienne de 1961, dont l’immunité exclut structurellement toute expulsion ou tout gel d’avoirs — seuls la déclaration de persona non grata ou la voie diplomatique (convocation, protestation) restent disponibles, et leur déclenchement est une décision politique, non une conséquence automatique du droit. Un lobby enregistré relève, lui, de la seule transparence Sapin II. Quatre régimes de droit distincts, sans passerelle légale entre eux — une hétérogénéité réelle, sourcée dans les textes eux-mêmes, qui n’est pas un artefact de mauvaise foi.

Mais cette hétérogénéité juridique n’épuise pas la question posée par l’écart de traitement institutionnel. Elle explique pourquoi les outils mobilisés diffèrent ; elle n’explique pas, à elle seule, pourquoi le dispositif anti-ingérence français a été conçu, calibré et déployé en priorité contre la Russie, ni pourquoi le rapport sur une opération d’origine israélienne a circulé caviardé. Le président du CRIF, Yonathan Arfi, décrit lui-même Emmanuel Macron comme le « chef d’État le plus pro-israélien de ces dernières décennies » (IFRI, décembre 2025) — un climat diplomatique documenté qui, sans constituer une preuve d’intention, forme le contexte dans lequel s’exerce, ou ne s’exerce pas, la sévérité institutionnelle.

Infographie comparant les régimes juridiques appliqués à Xenia Fedorova (sanctions administratives foudroyantes), à l'ambassadeur d'Israël (immunité diplomatique) et au lobby ELNET (simple déclaration)
Infographie générée par IA — une riposte à géométrie variable face aux ingérences étrangères.

Ce qui reste à établir

Entre un cadre légal formellement neutre et une mise en œuvre qui, à ce jour, ne l’a pas été, l’écart reste largement à documenter. La présente enquête pose les faits établis ; elle ne tranche pas les zones d’ombre qui subsistent — l’issue de l’enquête judiciaire visant BlackCore, le contenu exact du rapport VIGINUM caviardé, ou une éventuelle réaction du Quai d’Orsay aux propos de l’ambassadeur Zarka, non confirmée en source neutre à la date de publication.

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