« Quasiment flinguer l’économie » : la phrase d’Attal face aux chiffres

Micro de tribune éteint posé sur une feuille de papier millimétré froissée où une courbe rouge plonge vers le bas.
Image de couverture générée par IA (illustration).

Paris — Mercredi 16 septembre 2026, musée des Arts forains, 14e édition du French Digital Day, un rendez-vous de start-up et d’investisseurs. Gabriel Attal, candidat de Renaissance à l’élection présidentielle, y prend la parole : « Tout est parti en live, entre guillemets, avec cette dissolution qui a contribué à quasiment flinguer l’économie française » (LCP avec AFP, 16/09/2026). Puis, plus sobrement : « Malheureusement, la dissolution a entraîné une grande instabilité politique et donc économique ». Emmanuel Macron, auteur de la décision du 9 juin 2024, n’est pas nommé.

L’orateur n’est pas un observateur extérieur. Le soir de la dissolution, il était Premier ministre. Selon Reuters, qui cite des sources gouvernementales anonymes, il n’en a été informé que quelques heures avant l’annonce télévisée (Reuters, 12/06/2024). Son livre En homme libre qualifie la dissolution de « l’une des décisions politiques les plus funestes de la Ve République » (éditions de l’Observatoire, avril 2026). Le 22 avril 2026, sur RTL, il disait déjà : « Tout ce blocage est dû à la dissolution de l’Assemblée ». Un mois plus tard, il se déclarait candidat. La phrase de septembre contient deux affirmations : une causalité (la dissolution a dégradé l’économie) et une ampleur (« quasiment flinguer »). Elles ne résistent pas de la même façon à l’examen.

Un coût estimé en dixièmes de point

Sur le principe, les estimations disponibles vont dans le sens de l’ancien Premier ministre. Le 10 octobre 2025, le gouverneur de la Banque de France déclare : « Nous estimons à la Banque de France que l’incertitude politique nationale nous coûte au moins 0,2 point de croissance » (Banque de France, RTL, 10/10/2025). Il en décrit la mécanique : « Les ménages épargnent plus quand ils sont inquiets », « Les entreprises attendent pour investir ». Il donne aussi la conversion : « 0,1 de croissance en moins coûte trois milliards ». L’OCDE estime que l’incertitude politique a pu retrancher 0,2 à 0,4 point de croissance (OCDE, Études économiques de la France 2026). L’OFCE évalue le coût de la crise politique ouverte en juin 2024 à environ 0,5 point de PIB, soit une quinzaine de milliards d’euros fin 2025 (OFCE, octobre 2025).

Ces chiffres sont des estimations, pas des mesures. Ils sortent de modèles qui séparent mal l’effet de la politique intérieure de celui de la conjoncture mondiale, et leurs fourchettes varient du simple au double. Aucun ne distingue la dissolution elle-même des crises qui ont suivi : censure de décembre 2024, chute de deux gouvernements, budgets adoptés en retard. Le chiffre de la Banque de France est aussi un message adressé aux responsables politiques au moment où il est prononcé. Il dit qu’un coût existe. Il ne dit pas à qui l’imputer.

Les marchés, eux, ont réagi dès le lendemain. L’OAT à 10 ans valait 3,1184 % le 7 juin 2024 et 3,2394 % le 10 juin (Banque de France, taux indicatifs). L’écart avec le taux allemand est passé d’environ 47 à environ 80 points de base en une semaine (Covea Finance, 01/07/2024), puis a atteint 86 points après la démission du premier gouvernement Lecornu (ABC Bourse, octobre 2025). Les agences de notation, des sociétés privées dont les notes sont des opinions et non des mesures, ont suivi : Moody’s de Aa2 à Aa3 le 14 décembre 2024 ; Fitch de AA- à A+ le 12 septembre 2025, en invoquant « la fragmentation et la polarisation croissante » (Le Temps, 12/09/2025) ; S&P de AA- à A+ le 17 octobre 2025, en citant une « instabilité politique inhabituelle ».

Le chef de l’État a concédé une partie du constat. Le 31 décembre 2024, il reconnaissait que la dissolution « a produit plus d’instabilité que de sérénité et j’en prends toute ma part ». Il parlait d’instabilité, pas d’économie, et encadrait l’aveu de sa propre justification : « Si j’ai décidé de dissoudre c’était pour vous redonner la parole, pour retrouver de la clarté et éviter l’immobilisme qui menaçait » (Élysée, vœux aux Français, 31/12/2024).

Trois chiffres de comparaison, deux qui ne tiennent pas

Pour illustrer la chute, Gabriel Attal compare la situation actuelle à son passage à Matignon. Les taux d’abord : selon LCP, il affirme que les taux d’emprunt de la France « fluctuaient entre 1,2% et 1,5% sous son gouvernement – contre 4,5% aujourd’hui » (LCP, 16/09/2026). Le second chiffre est exact : l’OAT à 10 ans a touché 4,52 % les 15 et 16 septembre 2026, après une moyenne de 4,00 % en août, plus haut mensuel depuis octobre 2008 (eco3min, données BCE et Banque de France). Le premier ne correspond pas au taux de référence : sous le gouvernement Attal, l’OAT à 10 ans tournait autour de 3 % (Banque de France, juin 2024). L’instrument auquel l’orateur pensait n’est pas précisé.

La croissance ensuite : « Avant la dissolution, on arrivait à tutoyer les 2% de croissance. Aujourd’hui, on est quasiment en croissance nulle ». En février 2024, son propre gouvernement abaissait la prévision pour l’année de 1,4 % à 1 % et annulait 10 milliards d’euros de crédits (info.gouv.fr, février 2024). Une prévision n’est pas un résultat, mais celle-ci montre qu’à l’époque, l’exécutif qu’il dirigeait ne parlait pas de 2 %. La croissance réalisée a été de 1,5 % en 2024, selon la dernière estimation révisée de l’INSEE, puis de 0,8 % en 2025 (INSEE Première n°2105, 29/05/2026). La Banque de France prévoit 0,5 % pour 2026. Le ralentissement est net. Il n’y a pas eu de récession annuelle.

Le chômage enfin : 7,5 % à son époque, contre un taux qui « se rapproche des 9% ». L’INSEE l’évalue à 8,3 % au deuxième trimestre 2026 et en attend 8,6 % en fin d’année (LCP, 16/09/2026). Comparée à ses voisins, l’économie française n’apparaît pas sinistrée : 0,8 % de croissance en 2025, contre 0,4 % pour l’Allemagne, 0,7 % pour l’Italie et 2,8 % pour l’Espagne (OFCE, revue 2026). En juin 2026, l’État empruntait à 10 ans un peu moins cher que l’Italie, 3,63 % contre 3,71 % (BNP Paribas, 22/06/2026).

Ce qui précède le 9 juin

La période de référence choisie, « sous mon gouvernement », est aussi celle où la dégradation des finances publiques s’est révélée. Dès le 7 décembre 2023, une note interne de Bercy anticipait un déficit 2023 de 5,2 % du PIB au lieu des 4,9 % prévus (Public Sénat, 23/12/2024). Le 26 mars 2024, l’INSEE publiait 5,5 %. L’exercice 2024 s’est conclu à 5,8 % (INSEE Première n°2054, 28/05/2025). Ce virage, déjà analysé dans le revirement budgétaire du candidat Attal, s’est joué en grande partie avant la dissolution.

Le Sénat, où le camp présidentiel est minoritaire, a tranché sans ménagement. Sa mission d’information était conduite par le rapporteur général Jean-François Husson (LR) et le président de la commission des finances Claude Raynal (PS), deux élus d’opposition au gouvernement d’alors. Leur rapport du 19 novembre 2024, « Une irresponsabilité budgétaire assumée, un Parlement ignoré », conclut : « Le gouvernement connaissait l’état critique des finances publiques dès décembre 2023, il aurait dû réagir vigoureusement et il ne l’a pas fait » (Sénat, rapport n° 153). Il met en cause Bruno Le Maire, Gabriel Attal, Élisabeth Borne et Emmanuel Macron, et voit dans la dissolution un moyen par lequel « le président de la République a choisi de repousser à plus tard les difficultés budgétaires » (LCP, 19/11/2024).

Les mis en cause contestent. Auditionné le 8 novembre 2024, Gabriel Attal a assumé d’avoir renoncé à une loi de finances rectificative « en accord avec le président de la République », a nié tout calcul lié aux élections européennes, et a soutenu que le passage d’un déficit « contenu à 5,5 % » à environ 6,1 % « était loin d’être une fatalité » (Public Sénat). Bruno Le Maire a qualifié le rapport de « réquisitoire d’opposants politiques truffé de mensonges, d’approximations et d’affirmations spécieuses » (LCP, 19/11/2024). La commission d’enquête de l’Assemblée, présidée par Éric Coquerel (LFI), a relevé un manque de recettes de « 20 milliards d’euros en 2023, le double l’année suivante », en notant que « tout le monde s’accorde sur ce diagnostic, mais pas sur les causes » (LCP, 08/04/2025).

2026, l’année des autres chocs

Reste le présent, cette « croissance quasiment nulle ». La Banque de France a abaissé sa prévision 2026 de 0,4 point en juin, en invoquant un choc d’activité au premier trimestre et les prix de l’énergie liés à la guerre au Moyen-Orient (Banque de France, projections de juin 2026). La remontée de l’OAT au-dessus de 4 % à l’été est attribuée surtout à des facteurs internationaux, dont les tensions entre l’Iran et les États-Unis et le pétrole, la campagne présidentielle et le budget 2027 ajoutant de la nervosité (Pretto, septembre 2026). En 2025 déjà, le commerce extérieur avait retranché 0,2 point à la croissance (INSEE Première n°2105). Ces attributions, venues d’une institution et d’un courtier, sont des lectures et non des démonstrations. Elles suffisent à montrer que la dissolution n’est pas la seule explication en lice.

Une phrase, trois lectures

Première lecture, un diagnostic fondé mais exagéré : elle trouve un appui. La Banque de France, l’OCDE, l’OFCE et les agences de notation estiment toutes que l’instabilité ouverte par la dissolution a un coût. Ces estimations ont leurs limites, mais elles convergent sur un ordre de grandeur : des dixièmes de point de croissance par an et des points de base sur la dette. Des pertes réelles, pas un effondrement. « Quasiment flinguer » relève de l’amplification, ce que le registre familier assume.

Deuxième lecture, une imputation sélective : elle est étayée par les pièces. Deux des trois chiffres de comparaison, les taux et la croissance d’avant, ne correspondent pas aux séries officielles, et la période de référence est celle dont la gestion budgétaire a été mise en cause, par une mission d’opposition dont les conclusions restent contestées. Les données ne permettent pas d’établir pourquoi l’orateur a fait ce choix. Troisième lecture, une causalité diluée : elle vaut surtout pour 2026, dont le ralentissement a d’autres moteurs identifiés.

En juin 2024, le Premier ministre apprenait la dissolution quelques heures avant le pays. En septembre 2026, le candidat en fait le point de départ du déclin économique. Les chiffres racontent une histoire plus longue, qui commence avant le 9 juin.

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