CANNES (Alpes-Maritimes) — Le 27 mai 2023, Justine Triet reçoit la Palme d’or et dénonce la « marchandisation de la culture ». Dans l’heure, la ministre Rima Abdul Malak se dit « estomaquée », la droite fustige une « ingratitude d’enfants gâtés ». Derrière le vernis du buzz médiatique, ces séquences ne sont pas des dérapages : elles dessinent une mécanique politique rodée, une véritable Opération Publique d’Achat sur l’hégémonie culturelle française.
L’invention de la cible : la « gauche brahmane » et l’entre-soi
Pour qu’une institution soit attaquée avec profit, elle doit d’abord être séparée du corps national. Les chiffres fournissent l’amorce de cette scission : en France, le taux de pénétration physique des classes populaires dans les théâtres nationaux et les grands festivals stagne sous la barre des 10 % (Cinquante ans de pratiques culturelles en France, DEPS, ministère de la Culture, 2020). L’« entre-soi » n’est pas qu’un slogan, c’est une réalité statistique. Cette fracture d’usage se double d’une fracture électorale : depuis les années 1990, le vote pour les partis de gauche s’est déplacé des classes ouvrières vers les diplômés du supérieur, créant ce que Thomas Piketty nomme la « gauche brahmane » (Capital et Idéologie, 2019). En ciblant les cérémonies, la droite radicale exploite cliniquement ce ressentiment de classe : les goûts artistiques structurent les rapports de domination (Pierre Bourdieu, La Distinction, 1979). Attaquer les Césars ne nécessite aucun programme économique ; c’est un acte de guerre symbolique qui pose instantanément son auteur en défenseur du citoyen ordinaire contre une élite jugée arrogante.
L’économie du ressentiment et le mythe de l’impôt
L’efficacité de cette « guerre culturelle » (James Davison Hunter, Culture Wars, 1991) repose sur une simplification délibérée de l’infrastructure économique. Le narratif dominant affirme que ces artistes « vivent de l’impôt des Français ». La réalité financière de l’exception culturelle est pourtant différente. Le Centre National du Cinéma (CNC), colonne vertébrale du financement de l’industrie, ne vit pas de l’impôt sur le revenu : il est abondé par des taxes affectées, principalement la Taxe Spéciale sur les billets de cinéma (TSA) prélevée sur chaque ticket vendu, ainsi que par des taxes sur les éditeurs et distributeurs de services de télévision (Rapport d’information sur le financement du cinéma, Sénat, 2023). C’est un système mutualisé où le succès commercial — blockbusters et grandes comédies — finance la recherche et le cinéma d’auteur. La rhétorique de « l’artiste parasite » est donc factuellement erronée sur le plan macroéconomique, mais elle reste politiquement redoutable : elle transforme une ingénierie fiscale complexe en un slogan populiste immédiat (Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ?, 2016).
L’invariant historique : de l’« Art dégénéré » au sabotage de gauche
L’utilisation de la culture comme bouc émissaire n’est pas une invention contemporaine. Lors de la montée des totalitarismes, la délégitimation de l’art d’avant-garde a servi de préalable à la purge politique. En 1937, l’Allemagne nazie organise à Munich l’exposition de l’« Art dégénéré » (Entartete Kunst) : l’objectif de Joseph Goebbels est de lier cliniquement l’art moderne — cubisme, dadaïsme, expressionnisme — à une déviance biologique et politique, en l’opposant à un art « sain » compréhensible par le peuple (Lionel Richard, Le nazisme et la culture, 1978). En Italie, après une brève alliance avec le Futurisme, le fascisme institue le Minculpop (1937) pour écraser l’art bourgeois et internationaliste (Laura Malvano, Fascisme et image politique en Italie, 1988). Aujourd’hui, si la violence physique d’État a disparu, la matrice rhétorique survit : l’artiste n’est plus accusé de déviance raciale, mais de déviance morale (« wokisme », « déconstructionnisme »).
Paradoxalement, cette arme de destruction institutionnelle n’est pas l’apanage de la droite. La symétrie historique est frappante. En mai 1968, le Festival de Cannes est interrompu de force par les figures de la Nouvelle Vague, François Truffaut et Jean-Luc Godard, ce dernier lançant : « Je vous parle de solidarité avec les étudiants et les ouvriers, vous me parlez travelling et gros plan » (Antoine de Baecque, Les Enfants de la Nouvelle Vague, 1998). En 2020, c’est Adèle Haenel qui quitte les Césars pour protester contre la récompense de Roman Polanski, accusant l’institution de protéger un système patriarcal. La gauche radicale a historiquement attaqué l’institution pour la « révolutionner » et la détacher de la bourgeoisie capitaliste ; la droite radicale l’attaque aujourd’hui pour la « purger » et la détacher de cette gauche devenue dominante dans les instances.
La bataille de l’hégémonie
Les scandales des Césars et de Cannes ne sont que l’écume d’une stratégie de conquête bien plus profonde, de type gramscien. En menaçant l’exception culturelle de baisses de subventions — comme l’a fait Laurent Wauquiez en Auvergne-Rhône-Alpes en 2023 —, le pouvoir politique ne cherche pas à réaliser des économies budgétaires, par ailleurs marginales. Il s’agit de détruire l’hégémonie culturelle de l’adversaire idéologique. Faire huer un réalisateur subventionné, c’est acter la rupture définitive entre le peuple électoral et l’élite intellectuelle. Reste un angle mort, que les sources elles-mêmes signalent : aucune étude quantitative n’isole le gain électoral strict de ces attaques, toujours imbriquées dans un discours anti-élite global visant aussi juges et journalistes. Et une dissonance demeure : l’extrême droite rêve d’un rayonnement français tout en voulant asphyxier un cinéma d’auteur qui reste l’une des rares industries à générer du soft power — Palmes d’or et Oscars à l’export. L’OPA sur la culture, en somme, transforme le capital symbolique de la France en une arme braquée contre ceux-là mêmes qui le produisent.

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