« Je ne sais rien, mais je dirai tout. » — Huit mots, empruntés par Vadim Nikitin pour résumer le renseignement économique privé (Le Monde diplomatique, juin 2026), tiennent tout le paradoxe d’un secteur. Il se vend comme une industrie de la certitude — vérifier un partenaire, mesurer un risque, savoir avant les autres — et il livre, structurellement, du récit sur commande. Le scandale n’est pas qu’un rapport ait été faux : c’est que la fausseté soit le produit normal d’un modèle économique.
Un marché de l’invérifiable
L’industrie a une généalogie. Elle commence vers 1850 avec l’agence Pinkerton, bientôt « la plus grande organisation privée de maintien de l’ordre au monde », louée par les entreprises américaines pour infiltrer les syndicats et briser les grèves — jusqu’aux seize morts de Homestead, en 1892, qui vaudront à l’agence un Anti-Pinkerton Act fédéral l’année suivante. En 1972, Jules Kroll réinvente le métier : le détective de rue devient consultant stratégique en costume, et la filature, un « rapport ». La légitimité professionnelle remplace la traque.
Le tournant décisif est la fin de la Guerre froide. Les services secrets dégraissent et leurs anciens cadres essaiment dans le privé : Hakluyt (1995) et Orbis (2009) côté MI6 britannique, Black Cube (2010) côté renseignement israélien, Fusion GPS (2011) côté presse américaine. Aux États-Unis, l’externalisation devient massive : vers 2013, près de 70 % du budget du renseignement — 56 milliards de dollars sur 80 — sont confiés au secteur privé (Tim Shorrock, New York Times). Chiffrer le seul renseignement commercial est plus incertain : les estimations de cabinets d’études vont de quelques milliards à 47 milliards de dollars pour la « competitive intelligence » en 2022 (DataHorizzon Research, 2024) — un ordre de grandeur, non un chiffre audité, et à distinguer du marché des logiciels d’analyse qui porte parfois le même nom.
Ce que vendent ces officines n’est pas vérifiable, et c’est précisément la marchandise. Une heure d’un opérateur haut de gamme se facture 800 livres et davantage (Spyscape). Le prix ne paie pas l’exactitude : il paie le prestige du signataire et l’opacité de la chaîne.
Le dossier Steele, ou la désinformation par sous-traitance
L’affaire qui a mis ce mécanisme en pleine lumière porte un nom : le dossier Steele. En 2016, la campagne d’Hillary Clinton et le Comité national démocrate financent, par l’intermédiaire du cabinet d’avocats Perkins Coie, l’officine Fusion GPS — pour un total de 1,02 million de dollars (témoignage de Fusion GPS au Congrès ; chaîne de paiements confirmée par la Commission électorale fédérale). Avant eux, c’est un média conservateur, le Washington Free Beacon, qui avait initié la recherche pendant les primaires. Fusion sous-traite le volet russe à Christopher Steele, ancien chef du bureau Russie du MI6 reconverti chez Orbis, pour 168 000 dollars (CBS News/Reuters, novembre 2017). Steele produit dix-sept mémos, alimentés par une sous-source unique, Igor Danchenko.
Le 10 janvier 2017, BuzzFeed publie le dossier intégral — en le qualifiant lui-même de « non vérifié ». Trop tard : les allégations irriguent déjà la procédure de surveillance FISA visant le conseiller de campagne Carter Page, et saturent le débat médiatique pendant deux ans. Puis l’édifice s’effondre, pièce par pièce. Le rapport Mueller (18 avril 2019) conclut que l’enquête « n’a pas établi » de coordination entre la campagne Trump et le gouvernement russe. L’inspecteur général du ministère de la Justice, Michael Horowitz (décembre 2019), relève dix-sept inexactitudes dans les demandes FISA — tout en précisant n’avoir trouvé aucun biais politique à l’origine de l’enquête. Enfin le rapport Durham (15 mai 2023) juge que le FBI a ouvert une enquête complète sur un renseignement « brut, non analysé, non corroboré » ; la nuance compte, car Durham n’écrit pas qu’il ne fallait « jamais » enquêter, mais qu’une « évaluation préliminaire, au plus » se justifiait. La sous-source Danchenko, elle, sera acquittée (18 octobre 2022).
Pourquoi le mensonge est rentable
Comment une industrie qui promet de la vérité peut-elle prospérer en la trahissant ? Trois ressorts s’emboîtent. Le premier est la demande. Le client n’achète pas un fait, il achète un résultat. La campagne Clinton voulait de quoi discréditer un adversaire ; le producteur Harvey Weinstein, lui, contracte Black Cube en 2016 avec un objectif écrit noir sur blanc : « empêcher les accusations d’émerger » (Ronan Farrow, The New Yorker, novembre 2017). L’offre épouse la commande.
Le deuxième ressort est le prestige. La valeur marchande n’est pas le renseignement : c’est la biographie de celui qui le signe. Ex-MI6, ex-Mossad, ex-DGSI — la mention transforme une rumeur de comptoir en « note confidentielle ». C’est la caution qui fait franchir au produit le seuil du débat public.
Le troisième, le plus structurel, est l’impunité. Les sources sont anonymes, donc invérifiables : Steele lui-même n’a jamais pu corroborer ses mémos, fût-ce contre le million de dollars que lui aurait offert le FBI. Et l’erreur ne coûte rien. En 2020, la Haute Cour de Londres juge les allégations d’Orbis contre l’homme d’affaires Aleksej Gubarev « gravement diffamatoires », mais déboute le plaignant : l’officine n’était pas responsable de la publication par BuzzFeed (Gubarev v Orbis, EWHC, 30 octobre 2020). Dans une affaire voisine, une information inexacte vaudra aux plaignants 18 000 livres chacun (Aven v Orbis, 2020) — une somme dérisoire au regard du modèle. Sans cette absence de sanction, la demande s’autocorrigerait. Avec elle, mentir reste un métier sans risque.
Le chapitre français : l’État monnayé
La France a cru se prémunir. Le rapport Martre (1994) forge le terme même d’« intelligence économique » et trace soigneusement la frontière entre veille légale et espionnage. C’est exactement cette frontière que franchissent les officines. L’affaire Bernard Squarcini en est la démonstration judiciaire : ancien patron du renseignement intérieur (DCRI), passé en 2013 au service du groupe de luxe LVMH, il a été condamné le 7 mars 2025 à quatre ans de prison, dont deux fermes, 200 000 euros d’amende et cinq ans d’interdiction professionnelle, notamment pour avoir fait surveiller le journaliste François Ruffin (franceinfo, 7 mars 2025).
Le tribunal a estimé que son contrat de 2,2 millions d’euros était destiné « à rémunérer autre chose que des compétences en termes de renseignement ». Bernard Arnault, entendu, s’est dit « absolument pas au courant » ; LVMH avait soldé son volet par une convention judiciaire de 10 millions d’euros en 2021. Squarcini a fait appel : la condamnation n’est pas définitive. La logique est pourtant identique à celle du dossier Steele — un haut fonctionnaire du renseignement monnaie son carnet d’adresses et l’accès résiduel aux moyens de l’État. Une différence : faute de statut encadrant ce métier, la justice française ne l’atteint qu’en mobilisant des délits classiques — trafic d’influence, détournement de fonds publics, compromission du secret de la défense. Nulle part, ni à Londres ni à Paris, n’existe de loi qui régule l’officine elle-même.

Ce que vise vraiment le mensonge
La véritable victime de cette industrie n’est pas le client mal servi. C’est le débat public. Car la désinformation sous-traitée joue sur une asymétrie de temps imbattable : l’emballement précède l’invalidation de plusieurs années. Le dossier Steele a fait la « une » en 2017 ; sa réfutation méthodique date de 2019, puis de 2023. Entre les deux, la rumeur a fait son œuvre, et nul rapport officiel ne la rattrape à la vitesse où elle s’est propagée. Externaliser la fabrique du soupçon à des marchands d’invérifiable, c’est s’offrir une arme dont le coût — judiciaire, réputationnel — retombe sur tout le monde, sauf sur celui qui l’a payée.

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