PARIS (France) — À l’automne 2026, un slogan s’impose dans le récit de la rue : « la convergence des luttes ». Des lycéens bloquent leurs établissements depuis la mi-septembre, les huit fédérations de la fonction publique battent le pavé le 29 septembre, et un calendrier de grèves sectorielles s’annonce pour le début octobre. Trois foyers, une même colère, affirme-t-on. Reste une question que l’émotion du moment recouvre : cette « convergence » désigne-t-elle une coordination réelle, ou un cadre narratif qui agrège après coup des mobilisations distinctes ? Décrypter, ici, c’est séparer la structure du récit.
Un budget, trois blessures
Le socle le plus solide est matériel. Le 17 septembre, le Premier ministre Sébastien Lecornu dévoile un effort budgétaire d’« environ 54 milliards d’euros » destiné à ramener le déficit 2027 à « 5% du produit intérieur brut » (franceinfo, 17 septembre 2026). Ce paquet unique — les projets de loi de finances et de financement de la Sécurité sociale pour 2027 — se décompose en leviers qui atteignent séparément chacun des trois blocs mobilisés. À l’école, ce sont les coupes de moyens et de postes : les lycéens de l’Union syndicale lycéenne réclament « une augmentation des moyens » et des professeurs remplacés (franceinfo, 30 septembre 2026). Pour les agents publics, c’est le gel du point d’indice reconduit — quatrième gel consécutif, environ deux milliards d’euros d’économies (franceinfo, 19 septembre 2026) — que l’intersyndicale veut voir « revaloris[é] » et « index[é] sur l’inflation » (communiqué intersyndical, 3 septembre 2026). Pour les retraités, c’est le quasi-gel des pensions, un effort chiffré à « inférieur à 6 milliards d’euros ».
Le recoupement est donc objectif : les trois griefs visent le même texte, au même moment. La CGT le formule sans détour, dénonçant un « budget d’austérité de 54 milliards d’euros qui […] prolonge une fois de plus le gel du point d’indice » (CGT Services Publics, 30 septembre 2026). C’est la réalité tangible derrière l’idée de convergence : non pas une humeur commune, mais une cible commune. Un même arbitrage de finances publiques — concentrer l’effort sur la dépense d’éducation, la masse salariale publique et les pensions — produit mécaniquement un front d’intérêts objectivement adjacents.
Des calendriers qui ne se rejoignent pas
L’unité de cible, pourtant, ne fait pas l’unité d’action. À y regarder de près, les calendriers restent séparés. La « manifestation nationale du 6 octobre » que l’on présente volontiers comme le grand rendez-vous interprofessionnel n’en est pas un : elle est appelée par l’Union syndicale lycéenne et l’Union étudiante, qui parlent d’un « acte deux » du mouvement de la jeunesse (franceinfo, 30 septembre 2026). Le calendrier syndical, lui, égrène des dates distinctes — manifestations féministes le 5 octobre, grève de l’énergie le 6, grève de TotalEnergies le 8, action des retraités le 14 (CGT Services Publics, 30 septembre 2026). La « convergence » n’est pas un jour commun ; c’est un récit qui rapproche des mobilisations organisationnellement disjointes.
Ce récit a une histoire et une fonction. La « convergence des luttes » est d’abord, pour les sciences sociales, une « démarche militante » et un « imaginaire d’unité entre des causes et des organisations différentes » qui « se heurte souvent aux réalités de l’histoire politique et sociale » (Guy Groux et Richard Robert, cités par Wikipédia). Le label, posé par la presse dès Mai 68, resurgit à chaque cycle protestataire — et échoue le plus souvent. Il triomphe rarement : en 2006, contre le CPE, lycéens et étudiants « rejoints dans la rue par les confédérations syndicales de salariés » font plier le gouvernement au terme de journées « réunissant jusqu’à trois millions de personnes », un cas jugé « singulier depuis 1968 » (The Conversation, 15 février 2026). Il échoue en 2016, la loi Travail étant adoptée après un mouvement dont le pic ne dépassa pas « 30 000 personnes » un soir d’avril (franceinfo, 31 mars 2017). Il est même refusé en 2018, lorsque Philippe Martinez estime une « convergence des luttes […] impossible au niveau national » (La Vie des idées, 19 décembre 2018). Affirmer la convergence, c’est donc tenter de la produire : le mot d’ordre est performatif autant que descriptif.
Le contre-récit et le réflexe adultiste
À ce cadrage répond, en miroir, un contre-cadrage. Le débat glisse insensiblement du budget vers l’ordre public : on parle de « montée de la violence », on condamne les dégradations. Or les chiffres de la réponse policière, rapportés à la composition du mouvement, posent une franche question de proportionnalité. Le ministère de l’Intérieur annonce 440 interpellations le 29 septembre, « principalement des mineurs », puis 625 le 30 (franceinfo, 30 septembre 2026). À Lille, le procureur décrit dix-huit gardes à vue « quasi exclusivement des mineurs », dont quatre levées faute de pouvoir mener « les investigations nécessaires […] dans les délais légaux » (France 3 Hauts-de-France, 30 septembre 2026). Deux enquêtes de l’IGPN sont ouvertes, l’une à Tours après une possible blessure par tir de lanceur de balles de défense ; un collectif de six avocats dénonce, dès le 27 septembre, des « violences policières d’une particulière gravité » sur des lycéens (ICI / Radio France, 27 septembre 2026).
Rien de tout cela n’est inédit, et c’est là que la grille de lecture se noue. Le Conseil d’État rappelle qu’un maintien de l’ordre doit être « adapté, nécessaire et proportionné aux circonstances » (décision du 10 juin 2021). Surtout, le Défenseur des droits constatait déjà, dès mars 2026 — avant même cet automne — un « usage non nécessaire et disproportionné de la force contre des lycéens lors d’une manifestation ». La mémoire longue remonte à la mort de Malik Oussekine, en 1986, « dans le cadre de contestations étudiantes » (Wikipédia). Traiter les lycéens d’abord comme un problème d’ordre public avant de les entendre comme des interlocuteurs relève d’un réflexe que documente notre enquête sur l’adultisme et la fabrique de la jeunesse — un réflexe qui prolonge la posture défensive de l’État, déjà décrite comme l’angle mort de la République. Criminaliser la frange la plus jeune du mouvement, c’est aussi la manière la plus sûre de fragmenter la coalition qu’on lui reproche de vouloir bâtir.
Trois vérités emboîtées
Aucune des trois lectures n’épuise la séquence ; c’est leur emboîtement qui fait sens. Il existe une base matérielle réelle — un seul budget, trois blessures. Il existe un récit d’unité qui cherche à convertir cette adjacence en force commune, porté au premier chef par une CGT qui salue des agents « rejoints par de nombreux lycéen·nes » (CGT Services Publics, 30 septembre 2026). Et il existe un contre-récit qui déplace le débat et vise la jeunesse pour diviser. « La convergence des luttes » n’est donc ni un pur fait ni une pure fiction : c’est un signifiant disputé, dont la portée se jouera moins dans les communiqués que dans la capacité des organisations à transformer une cible commune en calendrier commun. Au 30 septembre 2026, cette transformation n’avait pas encore eu lieu — et c’est précisément ce que les jours suivants, autour du 6 octobre, mettront à l’épreuve.


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