TRAPPES (Yvelines) — Le vendredi 23 octobre 2026, un homme a parcouru douze kilomètres entre Trappes et La Verrière en tirant 128 munitions sur des passants depuis sa voiture. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, a été tué ; sept personnes ont été blessées, dont quatre gravement, parmi lesquelles une enfant (procureur national antiterroriste Olivier Christen, 26 octobre 2026). Le parquet antiterroriste poursuit pour assassinat terroriste, avec la circonstance que les faits auraient été commis « à raison de l’appartenance vraie ou supposée à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion déterminée » (AFP via Brut, 26 octobre 2026). Le suspect, Kévin T., 39 ans, conteste le caractère raciste de ses actes ; selon Le Monde, il a pourtant dit aux enquêteurs avoir voulu « venger les commerçants pillés le 17 octobre » et avoir ciblé des personnes en raison de leur couleur de peau (Le Monde, 24 octobre 2026). Ce que l’instruction retiendra de son mobile, elle le dira. Une autre question, publique, n’a pas besoin de son aveu : dans quel climat ces mots circulent-ils, qui les prononce, et qu’en ont dit les juges ?
Un risque, pas une cause
La distinction est la définition même de l’objet. Le Dangerous Speech Project appelle « discours dangereux » toute expression qui « can increase the risk that its audience will condone or commit violence against members of another group », et précise : « We generally cannot know that speech caused violence » (Dangerous Speech: A Practical Guide, 2021). Un risque, donc, et un risque qui se mesure. En Allemagne, l’activité anti-réfugiés sur Facebook prédit les violences contre les réfugiés (Müller et Schwarz, Journal of the European Economic Association, 2021). Au Rwanda, la radio des Mille Collines explique environ 10 % de la participation aux violences de 1994 (Yanagizawa-Drott, Quarterly Journal of Economics, 2014). Victor Klemperer, philologue de la langue du IIIe Reich, l’écrivait dès 1947 : les mots peuvent agir comme « little doses of arsenic » (LTI, chap. 1).
La France connaît ce mécanisme. Le 25 août 1973 à Marseille, un traminot est tué par un homme souffrant de troubles psychiques. Le lendemain, l’éditorialiste du Méridional écrit : « Assez des fous algériens, assez des tueurs algériens » (cité par Middle East Eye, 2023). En août et septembre, sept travailleurs immigrés sont tués, dont Ladj Lounès, 16 ans (INA). Comparaison de mécanisme, jamais d’événements : le crime d’un homme devient celui d’un peuple.
Les mots, et ceux qui les ont prononcés
Le « grand remplacement » naît sous la plume de Renaud Camus en 2011 (Jean-Yves Camus, Public Sénat, 14 février 2022). Éric Zemmour en a fait un programme : « C’est la remigration de ces gens dont on ne veut plus », à Aulnay-sous-Bois le 22 mars 2022 (AFP) ; et, le 17 octobre 2026 sur LCI, « le véritable visage du grand remplacement », « une horde de barbares maghrébins et africains qui rentrent dans les villes » — l’Arcom est saisie deux fois (Puremédias, 19 octobre 2026). Le Rassemblement national récuse la théorie et garde le mot : « La théorie en tant que telle, nous ne la reconnaissons pas, […] c’est une réalité », dit Sébastien Chenu en 2019, quand Jordan Bardella voit « une substitution de populations » dans « un certain nombre de quartiers » (Public Sénat, 20 mars 2019). Marine Le Pen dénonce une « submersion migratoire imposée par l’Union européenne » (AFP, 2018) mais réfute la « guerre de civilisation », vision « dangereuse » (Public Sénat, 1er décembre 2023). Bruno Retailleau, en 2023, évoque « une sorte de régression vers les origines ethniques » et ne « regrette rien du tout » (Public Sénat, 5 juillet 2023).
Ce que les juges ont déjà tranché
« Personne n’a jamais été condamné pour avoir énoncé cette théorie », rappelait en septembre la ministre Aurore Bergé (LCP, 14 septembre 2026). Exact au sens strict ; trompeur au sens large. Éric Zemmour est définitivement condamné pour provocation à la haine raciale, pour avoir comparé le voile et la djellaba à « des uniformes d’une armée d’occupation » (Cour de cassation, 17 septembre 2025), et la Cour européenne des droits de l’homme a jugé ses propos « de nature à attiser un clivage entre les Français et la communauté musulmane » (Zemmour c. France, 20 décembre 2022). Jean-Marie Le Pen l’a été à de multiples reprises, dont deux fois définitivement en 2018, pour avoir qualifié la présence de Roms d’« urticante » et répété que les chambres à gaz étaient un « point de détail » (AFP, 7 janvier 2025). Le député Daniel Grenon, exclu du RN, a été condamné en première instance en mai 2025 pour avoir dit que des « maghrébins » devenus ministres n’avaient « pas leur place dans les hauts lieux » (AFP). Grégoire de Fournas a été exclu quinze jours de l’Assemblée pour « Qu’il retourne en Afrique ! » (LCP, 4 novembre 2022). La justice a aussi relaxé : Marine Le Pen pour les prières de rue comparées à une « occupation » (2015), Robert Ménard, Brice Hortefeux. Toutes ces condamnations visent le Front national, le Rassemblement national, Reconquête ou leur mouvance. La frontière légale existe ; le vocabulaire a continué de circuler.
Le régulateur a suivi la même ligne sur les plateaux. CNews a été condamnée en juillet 2026 à 200 000 € pour « incitation à la haine et à des comportements discriminatoires fondée sur l’origine et la religion » — l’Arcom y voit « un danger grave et croissant » (Puremédias, 30 juillet 2026) ; la chaîne a annoncé un recours. Ce que cette presse et ces plateaux ont fait de l’attentat lui-même fait l’objet d’un second article.
Jusqu’au sommet de l’État
Le 9 septembre 2026, sur CNews, la ministre chargée de la Lutte contre les discriminations répond par la négative quand on lui demande si le « grand remplacement » est raciste ; le lendemain, elle juge que pouvoir le « défendre » relève « du combat politique, de la liberté d’expression » (LCP, 10 septembre 2026). Sa collègue de majorité Prisca Thévenot réplique : « C’est une théorie complotiste, qui a motivé des attentats terroristes ». En janvier 2025, le Premier ministre François Bayrou met en garde contre « l’impression d’une submersion » (LCP, 27 janvier 2025). Le président de la République a lui-même été filmé en 2017 au centre de surveillance maritime d’Étel : « Mais le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien, c’est différent » ; l’Élysée parle d’« un trait d’humour malheureux », le ministre comorien relève que « l’emploi du mot « du » est méprisant » (AFP via Public Sénat, 3 et 5 juin 2017).
Le piège de l’imputation
Les chiffres disent le climat : 9 737 crimes ou délits racistes, xénophobes ou antireligieux enregistrés en 2025, en hausse de 5 % après 11 % (CNCDH, 25 juin 2026) ; douze projets d’action violente de l’ultradroite recensés depuis 2017 (Assemblée nationale, 2024) ; un premier assassinat poursuivi comme terrorisme d’ultradroite à Puget-sur-Argens en 2025. Le 24 octobre, le maire de Trappes, Ali Rabeh, affirme que ceux qui tiennent des propos racistes « ont armé idéologiquement ce terroriste » (AFP via DH). C’est son accusation. Le 26 octobre, Le Monde rapporte des tracts du Rassemblement national dans la voiture du suspect ; le parquet dément : « Aucun tract d’un parti politique n’a été découvert dans son véhicule ». Le RN porte plainte (franceinfo, 27 octobre 2026). Une imputation individuelle se réfute, et sa réfutation sert d’alibi au reste. L’acte d’accusation du climat, lui, ne repose sur aucune fuite d’enquête : il repose sur des arrêts, des décisions du régulateur, des statistiques publiques et des mots datés. À Trappes, une banderole résumait le 24 octobre ce que les juges ont écrit autrement : « Les mots tuent ».

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