GUADELOUPE (Antilles) — La Guadeloupe n’est pas un désert hydrique. Elle perd pourtant, chaque année, 60 à 71 % de l’eau qu’elle met en distribution — avant même que cette eau n’atteigne un robinet (Le Courrier de Guadeloupe, 17/12/2024 ; Outremers360, 2025). En 2026, un congrès des élus locaux chiffre encore à 40 % la part de la population soumise aux « tours d’eau », ces coupures tournantes qui organisent la pénurie plutôt que de la résoudre (Outremers360, 25/06/2026). C’est dans ce vide que deux réponses, non institutionnelles, ont émergé en septembre 2026 : une instruction judiciaire ouverte à Paris, et une application lancée par une habitante seule.
Un réseau des années 1960, un double échec documenté
Le réseau d’eau potable guadeloupéen a été construit dans les années 1960 et « n’a pas été suffisamment entretenu », selon le député Olivier Serva, rapporteur d’une commission d’enquête parlementaire en 2021 (Politis, 21/03/2024). Le directeur du syndicat unique de gestion, le SMGEAG — créé en 2021 pour mettre fin à l’éparpillement de régies locales qui « vivaient leur vie dans leur coin », selon le préfet Xavier Lefort — reconnaît lui-même jusqu’à 70 % de fuites sur certaines canalisations, en zone sismique (AFP via L’Info Durable, 16/04/2024).
Depuis 2018, les plans de financement se sont succédé sans interrompre la dégradation. 317 millions d’euros annoncés en 2023, 320 millions sur la période 2024-2027, 213 millions effectivement débloqués en août 2024 — avec un objectif de sortir 50 000 Guadeloupéens des tours d’eau avant fin 2025 (RCI, 07/08/2024). Le même mois, l’État suspend pourtant 12 millions d’euros de subventions de fonctionnement au SMGEAG, invoquant des « lacunes majeures dans la tenue des comptes » (L’Info Durable, 04/10/2024). La propre commission de surveillance du syndicat dresse alors un bilan sans détour : « inefficacité », « une culture du résultat inexistante », un « leadership défaillant ». Contactée, la direction du syndicat ne répond pas à l’AFP.
Un rapport provisoire de la Chambre régionale des comptes, dévoilé en mai 2025, va plus loin : il parle d’une « faillite » qualifiée de « collective », d’un syndicat « incapable » de « remédier aux dysfonctionnements » — 36 % de factures impayées entre 2021 et 2023, des achats externes en hausse de 157 % depuis 2021, une masse salariale en hausse de 20 % en deux ans représentant 172 % du salaire net moyen national, et un déficit projeté de 130 millions d’euros à l’horizon 2028 (L’Info Durable, 28/05/2025). La Défenseure des droits Claire Hédon avait, deux ans plus tôt, documenté un taux d’impayés grimpant jusqu’à 50 % dans une intercommunalité de Basse-Terre — contre 2 % en moyenne nationale — et recommandé l’abandon des créances antérieures à 2021 (maire-info, 27/03/2023). Comme pour le blackout EDF de 2024, le motif technique masque mal une gouvernance à bout de souffle.
Au rythme actuel de renouvellement du réseau — 15 kilomètres de canalisations par an —, la Chambre régionale des comptes calcule qu’il faudrait 160 ans pour remplacer l’ensemble des tuyaux. Dix-huit mille compteurs ont été changés ; au même rythme, il en faudrait dix ans pour renouveler tout le parc.
La justice saisie par les citoyens, pas par l’État
C’est dans ce contexte qu’un juge d’instruction du pôle santé publique à Paris s’est saisi du dossier, sur plainte d’un collectif réunissant plus de 230 personnes — « Goutte d’eau », avec la Ligue des droits de l’Homme, Notre Affaire à Tous et Kimbé Rèd FWI (Outremers360, 26/09/2026). L’instruction, ouverte « contre X » pour mise en danger d’autrui, porte sur la période du 1er janvier 2017 au 5 septembre 2024 : coupures inopinées, organisation des tours d’eau, fourniture d’une eau jugée non conforme, vente de glace alimentaire sans contrôle de conformité. Aucune mise en examen n’a été rapportée à ce stade — l’instruction vise des faits, pas encore des personnes identifiées. « Des dizaines de milliers de Guadeloupéens sont victimes au quotidien des faits dénoncés », estime Me Emmanuel Daoud, avocat du collectif, qui juge « incontestable que l’État et les collectivités n’ont pas pris la mesure de la situation sanitaire catastrophique » (AFP via L’Info Durable). Une procédure parallèle, portée localement au Gosier, a recueilli plus de 200 plaintes pénales en septembre 2025 pour le même motif.
Une appli, sans l’État ni le syndicat
Le même mois de septembre 2026, une habitante prénommée Isabelle lance « O Dlo La », une application permettant de signaler et géolocaliser les coupures d’eau : « Vous téléchargez l’appli sur votre téléphone et vous signalez la coupure en fonction de votre adresse […] plus les coupures sont signalées dans un lieu, plus l’alerte aura du poids […] un mail part vers les autorités » (Outremers360, 19/09/2026). Aucune réaction officielle du SMGEAG, de la Région ou de la préfecture n’a, à ce jour, été documentée. L’initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de cartographie citoyenne pallant les lacunes de service public — une application comparable, « ULLY », créée en 2018 pour signaler les dépôts sauvages, avait fini par être reprise par la ville de Pointe-à-Pitre. Rien n’indique, pour l’instant, que « O Dlo La » suivra la même trajectoire d’institutionnalisation.
Le 26 septembre 2026, le président du SMGEAG, Henri Yacou, chiffrait à 2 milliards d’euros le coût du renouvellement complet du réseau. Le même jour, une convention de soutien exceptionnel de 11 millions d’euros était signée avec le préfet — pour payer 78 entreprises prestataires du syndicat.

Lecture Unvarnish : une continuité coloniale ?
Ce qui suit est une grille de lecture éditoriale d’Unvarnish, assumée comme telle — aucun travail académique sourcé n’a établi explicitement ce lien pour la question de l’eau en Guadeloupe spécifiquement. Le réseau hérité des années 1960, jamais mis à niveau depuis, la dispersion historique des régies locales livrées à elles-mêmes, et une « coresponsabilité » de l’État dans le « contrôle de légalité des actes des collectivités territoriales » que le député Olivier Serva pointait déjà en 2021, dessinent un schéma qui dépasse la seule gestion SMGEAG : un territoire équipé une fois, à l’époque coloniale tardive, puis laissé à la charge de structures locales sous-dotées — jusqu’à ce que l’État doive aujourd’hui reconnaître, par la voix de son propre préfet de région, que « l’eau ne peut pas payer l’eau ». Ce schéma de dépendance structurelle fait écho à ce qu’Unvarnish documentait déjà sur 80 ans de départementalisation outre-mer. Ce n’est pas un verdict judiciaire ni un consensus de chercheurs ; c’est une hypothèse de lecture qu’Unvarnish assume, à verser au débat aux côtés des explications de gestion locale et de sous-investissement conjoncturel.

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