FRANCE — Le 24 septembre 2026, un titre circule : « Marine Le Pen largement en tête, suivi de Jean-Luc Mélenchon et Édouard Philippe à égalité » (Public Sénat, 24/09/2026). Il contient deux affirmations de nature différente : un écart de plus de dix points d’un côté, un écart nul de l’autre. Elles ne relèvent pas de la même lecture.
Le sondage, tel qu’il a été fait
L’enquête est signée Cluster17 pour Politico. Les interviews ont été réalisées « le 15 et 16 septembre 2026 via un questionnaire auto-administré en ligne », auprès de « 1 943 personnes inscrites sur les listes électorales » (Public Sénat, 24/09/2026). L’institut a testé trois hypothèses de candidatures : dans la première, Édouard Philippe est seul candidat du centre ; dans la deuxième, Gabriel Attal s’ajoute ; dans la troisième, François Hollande remplace Raphaël Glucksmann et David Lisnard remplace Éric Zemmour.
Marine Le Pen s’y situe « entre 30 % et 31 % des intentions de vote au premier tour ». Édouard Philippe obtient 19,5 %, « à égalité avec Jean-Luc Mélenchon », qui « pourrait atteindre 20 % » dans la deuxième hypothèse. Suivent Gabriel Attal (13,5 %), Raphaël Glucksmann (12 à 14 %) et Bruno Retailleau (7,5 % en moyenne). Tous les autres candidats testés restent sous les 5 % (Public Sénat, 24/09/2026). Le relais ne mentionne ni la marge d’erreur, ni la certitude du choix, ni de second tour.
Une tête qui résiste au changement d’institut
Une semaine plus tard, un autre institut mesure le même électorat. Toluna Harris Interactive interroge pour M6 et RTL 1 974 inscrits en ligne, du 22 au 24 septembre, par la méthode des quotas, redressée sur le sexe, l’âge, la catégorie socioprofessionnelle, la région et le comportement électoral antérieur (Toluna Harris Interactive, septembre 2026). Résultat : « Dans les 5 hypothèses de 1er tour testées, Marine Le Pen arriverait toujours largement en tête (35% à 38% selon les configurations) ».
Le niveau varie donc de 30-31 % à 35-38 % d’un institut à l’autre, à une semaine d’intervalle — un écart de 4 à 8 points qui dépasse la marge que Harris annonce, « entre 1 et 2,3 points » (AFP via Euronews, 28/09/2026). Il ne traduit pas un mouvement d’opinion en sept jours : la méthode, le questionnaire et les hypothèses retenues pèsent sur le chiffre. La hiérarchie, elle, ne change pas. Ce score prolonge un vote réellement exprimé : la liste du Rassemblement national a obtenu 31,37 % aux élections européennes de juin 2024 (Public Sénat, 09/06/2024), et Cluster17 indique que Marine Le Pen rassemble « 84-85 % des électeurs RN des européennes de 2024 et plus de 80 % de ses électeurs de 2022 » (Public Sénat, 24/09/2026).
Une égalité qui n’est qu’une marge
La deuxième partie du titre ne repose pas sur le même socle. Pour un échantillon d’environ 1 950 personnes, l’incertitude sur un score de 19,5 % est d’environ ±1,8 point, et celle sur l’écart entre deux candidats à ce niveau approche ±2,8 points — un calcul d’Unvarnish, fondé sur la formule binomiale à 95 %, qui suppose un tirage aléatoire (les échantillons par quotas n’en sont pas). Aucun écart Mélenchon-Philippe publié en septembre ne dépasse ce seuil. Parler d’« égalité » est exact. Il serait tout aussi exact de dire que l’ordre entre les deux hommes est inconnu.
Les hypothèses de Harris le montrent : si Philippe et Attal sont candidats tous les deux, Mélenchon obtient 16 % et devance Philippe (14 %) ; avec un candidat unique du centre et Raphaël Glucksmann pour la social-démocratie, « il ferait jeu égal avec Édouard Philippe (17% pour les deux) » ; si François Hollande est le candidat du PS, Mélenchon reste à 17 % mais « se fait devancer » par Philippe (19 %) (Toluna Harris Interactive, septembre 2026). Selon l’offre testée, le classement donne donc Mélenchon devant, à égalité, ou derrière.
Cette offre n’existe pas encore. La primaire unitaire de la gauche a été abandonnée après le vote des militants socialistes du 9 juillet, et la primaire fermée du PS tient son premier tour les 9 et 10 octobre 2026, avec Ségolène Royal, Jérôme Guedj, Raphaël Glucksmann, Olivier Faure et Emmanuel Maurel. François Hollande dira « en décembre » s’il se présente (LCP, mis à jour le 24/09/2026). Les sondages mesurent donc la deuxième place en fonction de candidatures que les partis n’ont pas arrêtées.
Le même chiffre, deux récits
Le 28 septembre, l’AFP relaie l’enquête Harris sous le titre « vers un duel Le Pen-Mélenchon » (Euronews, 28/09/2026). La dépêche donne Le Pen « entre 35 et 36 % », alors que l’institut écrit 35 à 38 %. Elle affirme surtout que le leader insoumis « devancerait » le maire du Havre, alors que l’institut le place à égalité dans une hypothèse et derrière dans une autre. En quatre jours, deux sondages comparables ont ainsi produit deux récits opposés : une course à trois d’un côté, un duel annoncé de l’autre. Dans les deux cas, l’écart en jeu est inférieur à la marge d’erreur.
La loi encadre la publication, pas la lecture. Depuis la réforme de 2016, la loi du 19 juillet 1977 impose une notice comportant les critères de redressement et la « marge d’erreur elle-même » (Public Sénat, 14/02/2022), et la première publication doit être « accompagnée des marges d’erreur des résultats » (Sénat, PPL n° 622, 2019-2020). Rien n’oblige en revanche un titre à en tirer les conséquences.
Une prémisse à corriger, des précédents qui invitent à la prudence
Une partie du débat présente encore Marine Le Pen comme une candidate « empêchée ». Ce n’est plus le cas. Le 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris l’a condamnée pour détournement de fonds publics à trois ans de prison dont deux avec sursis, 100 000 euros d’amende et une peine d’inéligibilité ramenée à 45 mois, dont 30 avec sursis. Compte tenu de l’exécution provisoire prononcée en première instance, « les 15 mois fermes sont d’ores et déjà purgés » (LCP, 07/07/2026). Le soir même, elle s’est déclarée candidate et a annoncé un pourvoi en cassation, dont elle affirme — sans confirmation judiciaire à ce jour — qu’il « suspend les peines qui ont été prononcées » (LCP, 07/07/2026).
À l’approche des scrutins passés, la photographie des sondages s’est parfois révélée fidèle : en octobre 2020, un sondage Ifop plaçait Marine Le Pen (24-27 %) et Emmanuel Macron (23-26 %) en tête pour 2022, et le duo s’est bien qualifié — mais le même sondage ne donnait Jean-Luc Mélenchon « qu’à 11 % » ; il a fini à 21,95 % (Public Sénat). Ailleurs, elle a trompé : Jean-Marie Le Pen était donné « entre 7 et 10 %, voire à seulement 5 % » fin 2000, puis s’est qualifié avec 16,86 % en 2002 ; Alain Juppé, crédité de 30 % mi-décembre 2015, a été éliminé à la primaire de la droite (Public Sénat). Les sondages ont surtout échoué quand l’offre a changé — par l’absence d’un candidat attendu, ou par une dynamique de fin de campagne.
Ce sondage dit donc deux choses distinctes. À sept mois du premier tour, fixé au 18 avril 2027 (LCP, 30/06/2026), un électorat d’environ un tiers des votants se range derrière Marine Le Pen, comme dans les urnes de 2024, et aucun des deux instituts examinés ne la mesure en dessous de 30 %. Pour la deuxième place, l’écart entre deux candidats se joue sous la marge d’erreur, pour une offre que les partis n’ont pas encore choisie. La première mesure décrit un rapport de force. La seconde décrit une hypothèse.

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