PARIS — À un peu plus de six mois du premier tour de la présidentielle, tous les candidats ont un avis tranché sur les retraites — et aucun n’a rendu public de chiffrage validé par un organisme indépendant. Alors que la réforme de 2023 est suspendue jusqu’en 2028, les promesses de retour à 60 ou 62 ans se multiplient à gauche comme au Rassemblement national, à rebours exact des projections du Conseil d’orientation des retraites, qui calcule qu’il faudrait au contraire porter le départ moyen à 67,6 ans en 2070 pour équilibrer le système par le seul levier de l’âge.
Une réforme suspendue, pas enterrée
La réforme des retraites de 2023 continue de hanter la campagne présidentielle 2027, alors même qu’elle n’existe plus, dans les faits, sous sa forme initiale. Adoptée via l’article 49.3 le 16 mars 2023 par le gouvernement d’Élisabeth Borne, elle avait porté l’âge légal de départ de 62 à 64 ans et la durée de cotisation à 172 trimestres. Le Conseil constitutionnel en avait validé l’essentiel le 14 avril 2023 (décision n°2023-849 DC), tout en censurant six séries de « cavaliers sociaux » et en écartant, le même jour, une tentative de référendum d’initiative partagée fixant l’âge à 62 ans.
Ce cadre légal existe toujours — mais il est gelé. Après l’échec, en juin 2025, du « conclave » social voulu par le Premier ministre François Bayrou (patronat et syndicats n’étant pas parvenus à s’entendre, notamment sur la pénibilité), son successeur Sébastien Lecornu a fait adopter, dans le PLFSS 2026, une suspension du calendrier de la réforme jusqu’en janvier 2028. Le vote, le 5 décembre 2025, a dessiné une carte politique inattendue : le Rassemblement national et le Parti socialiste ont voté pour la suspension, tandis que La France insoumise votait contre par la gauche — exigeant une abrogation pure et simple — et que Les Républicains comme Horizons votaient contre par la droite, dénonçant un recul budgétaire. La grille de lecture gauche-droite habituelle ne s’applique pas à ce dossier.
Ce que proposent les candidats
C’est dans ce contexte que les candidats déclarés ou pressentis pour 2027 avancent leurs positions. Marine Le Pen (RN) réaffirme la ligne historique du parti : un retour à l’âge légal de 62 ans, voire 60 ans pour ceux ayant commencé à travailler avant 20 ans, avec 40 à 42 années de cotisation. Jean-Luc Mélenchon (LFI) va plus loin, promettant un retour « le plus vite possible » à 60 ans à taux plein pour 40 annuités. Marine Tondelier (Écologistes) propose un système à deux vitesses, 60 ans pour les carrières pénibles ou précoces, 62 ans pour les autres. À gauche toujours, le premier secrétaire du PS Olivier Faure défend une trajectoire en trois temps : geler la réforme, ouvrir une conférence de financement, puis abroger — une position plus prudente que celle de son parti sur le papier, qui réclame officiellement un retour à 62 ans.
Face à ce bloc, une partie de la droite et du centre prend le contre-pied. Gabriel Attal (secrétaire général de Renaissance) veut purement et simplement supprimer la notion d’âge légal, au profit d’un système fondé sur la seule durée de cotisation, assorti d’une dose de capitalisation qu’il juge « bonne pour le système, et bonne pour les pensions ». Bruno Retailleau (LR) va dans le même sens en proposant de repousser l’âge au-delà de 64 ans, en le liant à l’espérance de vie en bonne santé, avec une part de capitalisation réservée aux plus jeunes actifs. Une divergence interne est prêtée au RN, où Jordan Bardella se montrerait plus ouvert qu’auparavant à un relèvement de l’âge ; cette lecture repose toutefois sur des sources secondaires non confirmées par une déclaration officielle du parti, et doit être maniée comme une hypothèse, non comme un fait établi.
Des promesses à rebours des projections du COR
Le problème : aucun de ces chiffrages, dans un sens comme dans l’autre, ne s’appuie sur une contre-expertise financière indépendante rendue publique. Or le Conseil d’orientation des retraites (COR), dans son rapport annuel approuvé le 11 juin 2026, a révisé à la hausse le déficit structurel du système à long terme — 2,4 % du PIB en 2070, contre 1,4 % un an plus tôt — et calcule que, pour rééquilibrer le système par le seul levier de l’âge, il faudrait porter l’âge moyen de départ à 67,6 ans en 2070. Un chiffre qui contredit frontalement les promesses de retour à 60 ou 62 ans portées par le RN, LFI ou une partie du PS, sans qu’aucun de ces partis n’ait publié de plan de financement alternatif validé par un organisme extérieur. Les rares estimations circulant sur le coût de ces mesures (environ 9 milliards d’euros par an selon des sources proches du RN, jusqu’à 60 milliards selon une estimation de l’OFCE pour la proposition de Jean-Luc Mélenchon) restent des évaluations secondaires, non confirmées de façon indépendante — à manier avec prudence.
Un totem électoral, mais plus un déterminant de vote
Le paradoxe ne s’arrête pas au financement. En mai 2025, un sondage Ifop commandé par la CGT indiquait que 73 % des salarié·es se disaient favorables à l’abrogation de la réforme de 2023, et 65 % des Français se déclaraient prêts à voter pour son abrogation en cas de référendum — des chiffres à lire en gardant à l’esprit que le commanditaire de l’enquête est partie prenante au débat. Mais un an plus tard, l’enquête électorale menée par Ipsos pour le Cevipof, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde (avril 2026, plus de 10 900 répondants) montre que le thème du « recul de l’âge de départ à la retraite » a reflué tout en bas des vingt-trois enjeux testés comme déterminants pour le choix de vote en 2027 — loin derrière la santé, premier thème cité, et le pouvoir d’achat, deuxième.
Autrement dit : la retraite reste un totem identitaire de campagne, capable de mobiliser les appareils partisans et de structurer des alliances de vote parlementaire inattendues — mais elle ne semble plus, à elle seule, capable de faire basculer une élection. Le dossier reste juridiquement ouvert jusqu’en 2028 ; une nouvelle conférence sociale, promise pour le printemps 2026, doit encore trancher les paramètres de capitalisation, de système par points et de pénibilité qui manquent aujourd’hui à chacune des promesses de campagne.

Laisser un commentaire