PARIS — Ils sont cinq, issus d’une même maison — le Parti socialiste refondé à Épinay en 1971 — et pourtant tout, ou presque, les oppose. Les 9-10 puis 16-17 octobre 2026, une primaire « socialiste et démocratique » réunissant le PS, Place publique et la Gauche républicaine et socialiste (GRS) désigne son candidat pour la présidentielle de 2027. Raphaël Glucksmann, Olivier Faure, Ségolène Royal, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel y concourent. Derrière le rituel démocratique, une question rarement posée franchement : qu’est-ce qui sépare vraiment des personnalités que leur histoire commune devrait rapprocher ? Pour l’établir sans céder au récit facile de la « guerre des ego », il faut distinguer trois plans — le terrain, le fond, l’arène — et s’en tenir aux propos datés, jamais aux intentions prêtées.
Une primaire qui commence par une exclusion
Le périmètre même de ce scrutin est déjà un choix politique. Elle est la primaire de la gauche que les commentateurs nomment « non mélenchoniste » : La France insoumise (LFI) n’y participe pas, et une primaire concurrente « de la gauche unitaire » se tient d’ailleurs le 11 octobre autour des Écologistes, de Debout ! et de L’Après (franceinfo, septembre 2026). Le PS a tranché en interne dans la douleur : en juillet 2026, Olivier Faure perd son « référendum » interne, par 55,5 % contre 44,5 %, sur une désignation plus ouverte, ce qui acte le format fermé PS-Place publique-GRS (Le Monde, 10 juillet 2026). Vote en ligne, droit d’entrée de 15 euros, deux tours : le cadre est posé (Parti socialiste, « Choisir 2027 », 25 août 2026). Sept candidats se déclarent — dont Philippe Brun et Fabien Verdier aux côtés des cinq figures de proue — tandis que Boris Vallaud se retire fin août pour rallier Glucksmann. En creux, le choix du terrain dit déjà l’enjeu : décider avec qui la gauche de gouvernement veut, ou ne veut plus, faire alliance.
La ligne de faille insoumise : de la rupture à l’union
La première fracture tient au rapport à LFI. Aux extrémités, la rupture est assumée. Raphaël Glucksmann veut « construire notre offre politique sans La France insoumise et Jean-Luc Mélenchon », estimant que « la gauche majoritaire est démocrate, pro-européenne, écologiste, humaniste » et « n’est pas sur les positions de Jean-Luc Mélenchon » (France Inter, 19 janvier 2025) ; il ira jusqu’à déclarer, à propos des Insoumis, « nous les avons pliés et nous les plierons à nouveau » (BFMTV, 2 juin 2026). Jérôme Guedj tient la ligne la plus dure, adossée à la laïcité et à la lutte contre l’antisémitisme : il oppose « une gauche républicaine » à « l’hégémonie de la gauche radicale incarnée par La France insoumise » (franceinfo, 27 août 2026), après avoir traité Jean-Luc Mélenchon de « salopard antisémite » au congrès du PS (Le Parisien, 14 juin 2025).
Au centre, Olivier Faure occupe une position pivot. Le PS qu’il dirige refuse de voter la censure portée par LFI — seuls 5 de ses 69 députés la votent le 23 janvier 2026 (scrutins de l’Assemblée nationale, via LCP) — mais il refuse tout autant une primaire élargie qui inclurait les Insoumis. Cette prudence n’exclut pas les gestes : le 6 juillet 2026, Faure vote une motion co-signée notamment par LFI, ce qui lui vaut le sarcasme de Mélenchon — « ce n’est plus une girouette, c’est un ventilateur » (franceinfo, 6 juillet 2026). Une seule voix plaide franchement pour l’union la plus large : Ségolène Royal, qui lance lors du premier débat « arrêtons de dénigrer le reste de la gauche ! » et prévient que refuser l’alliance à gauche revient à la chercher « avec la droite » (débat du 23 septembre 2026). Quant à Emmanuel Maurel, sa GRS, alliée du PCF et rattachée au groupe GDR à l’Assemblée, en fait, par sa structure même, le candidat le plus proche du bloc de la gauche radicale — position hybride pour qui concourt dans une primaire sociale-démocrate.
Ukraine, Gaza, Europe : le fond derrière la tactique
Réduire ces divergences à une pure tactique serait une erreur. Le premier débat, le 23 septembre 2026, a exposé des désaccords substantiels et anciens. Sur Gaza, le mot « génocide » a tracé une frontière nette : Ségolène Royal l’assume — « si les mots sont importants, il faut reconnaître le génocide » — et Olivier Faure le reprend, réclamant la suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël, quand Raphaël Glucksmann refuse cette qualification et lui préfère celle de « crimes de guerre » : « ce n’est pas la qualification qu’on emploie, c’est l’action qu’on mène qui compte » (Beur FM, 24 septembre 2026).
Sur l’Ukraine, la fracture est mémorielle autant que stratégique. Glucksmann, qui regrettait dès 2024 que l’Europe n’ait pas été « au rendez-vous pour équiper militairement la résistance ukrainienne », se disait alors « plus proche d’Emmanuel Macron que de Jean-Luc Mélenchon » (franceinfo, 29 mars 2024). Ségolène Royal, elle, avait mis en doute les crimes de guerre russes après Boutcha, y voyant « une propagande » (franceinfo/AFP, 2 septembre 2022) — une prise de position qu’Olivier Faure avait aussitôt jugée « une insulte aux assassinés ». Sur l’Europe, enfin, le contraste est structurel : Glucksmann, fédéraliste, assume voter « 80 % » du temps avec la liste macroniste au Parlement européen (Le JDD, 5 mars 2024), là où Maurel défend une gauche souverainiste prônant « la démondialisation, la démarchandisation et la démocratisation » (LCP, 23 septembre 2026). La laïcité, brandie en étendard par Guedj, ajoute une quatrième ligne de partage.
Une gauche dans l’ombre de Reims et de 2017
Reste le décor. Sept candidats déclarés, une même origine partisane, un premier secrétaire fragilisé et le retour d’une ancienne candidate à la présidentielle, Ségolène Royal, qui affirme n’avoir « rien à prouver » (France24, 4 septembre 2026). La primaire est aussi un instrument de conquête d’appareil. Or l’Histoire invite à la prudence. Aucune primaire de gauche n’a produit d’unité durable : celle de 2011 a sacré François Hollande, celle de 2017 Benoît Hamon — qui ne rassemblera que 6,36 % à la présidentielle (élection de 2017) — et la Primaire populaire de 2022 s’est achevée dans la division. La séquence de 2026 rejoue à sa manière le congrès de Reims de 2008, où Martine Aubry l’emporta sur Ségolène Royal de 102 voix, sur fond d’un éclatement de la gauche jamais résorbé : en 2022, celle-ci cumulait 31,92 % au premier tour de la présidentielle, éparpillés entre six candidatures, avant que le Nouveau Front populaire ne devienne le premier groupe de l’Assemblée en 2024 avec 180 sièges, sans majorité (Public Sénat).
Ce que révèle la fracture
Le récit commode de la « guerre des ego » masque l’essentiel. Ce qui oppose ces cinq n’est ni purement tactique ni purement idéologique : c’est une fracture stratégico-existentielle — quelle relation la gauche de gouvernement entretient-elle avec sa frange radicale, et avec le pouvoir ? — qui recoupe des désaccords de fond bien réels sur l’international et l’Europe. Le clivage n’est pas né de cette primaire ; il travaille la gauche française depuis le départ de Jean-Luc Mélenchon du PS, en 2008. Le scrutin d’octobre désignera un nom, mais laissera entière l’inconnue qui le surplombe : celle d’une candidature unique, La France insoumise comprise, pour 2027.

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