Proche-Orient : le Golfe ne choisit pas, il couvre les deux fronts

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Image de couverture générée par IA (illustration).

RIYAD (Arabie saoudite) — Le 17 septembre 2025, l’Arabie saoudite et le Pakistan signent un pacte de défense mutuelle, immédiatement lu comme la naissance d’un bloc sécuritaire sunnite face à Israël. Le texte officiel, lui, ne mentionne pas l’arme nucléaire — et les mêmes pays qui l’ont signé maintiennent, en parallèle, une coopération sécuritaire classifiée avec Israël contre l’Iran. Les faits rassemblés ici conduisent à nuancer la lecture d’un basculement d’alliance.

Podcast audio généré par IA — débat sur la thèse du hedging multi-pistes du Golfe

Le vrai déclencheur : une frappe sur le Golfe, pas la guerre iranienne

La chronologie précise contredit le récit d’un pacte né de la guerre israélo-iranienne de juin 2025 (la « guerre des douze jours », 13-24 juin, qui a vu Israël puis les États-Unis frapper les sites nucléaires iraniens de Natanz, Ispahan, Arak et Fordow — Arms Control Association, 25/06/2025). Le pacte saoudo-pakistanais est signé le 17 septembre 2025, soit trois mois après ce conflit. Son déclencheur immédiat est ailleurs : le 9 septembre 2025, Israël frappe des cadres du Hamas réfugiés à Doha, sur le sol qatari, tuant six personnes (Al Jazeera, 13/06/2025 et 16/09/2025). Cette frappe contre un État du Golfe — allié des États-Unis, pas partie au conflit iranien — provoque un sommet d’urgence Ligue arabe-OCI à Doha les 15 et 16 septembre, où les six pays du Conseil de coopération du Golfe activent un « mécanisme de défense commune ». Le pacte avec le Pakistan est signé deux jours plus tard. La séquence suggère que c’est la démonstration que la force israélienne peut s’exercer contre le Golfe lui-même, et non la seule confrontation avec l’Iran, qui a précipité la recherche d’une garantie alternative.

Le « parapluie nucléaire » : une inférence d’analystes, pas une clause du traité

Le volet le plus commenté du pacte — l’idée que le Pakistan nucléaire étendrait sa dissuasion à l’Arabie saoudite — ne figure dans aucun document officiel. Le texte du communiqué conjoint, lu intégralement, est muet sur ce point. Ce sont des déclarations orales ambiguës qui ont nourri l’hypothèse : le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, a d’abord affirmé que les « capacités » du Pakistan seraient « absolument » disponibles dans le cadre du pacte (Anadolu Agency, 17-18/09/2025), avant de reculer devant Reuters en expliquant que l’arme nucléaire n’était « pas à l’ordre du jour » (Dawn.com). Interrogé frontalement en briefing de presse le 19 septembre 2025 sur une éventuelle extension de la doctrine nucléaire pakistanaise — historiquement centrée sur l’Inde — à un troisième pays, le porte-parole du MOFA pakistanais, Shafqat Ali Khan, a répondu que « la doctrine a évolué et continue de le faire », sans confirmer ni démentir (transcription officielle, MOFA Pakistan, 19/09/2025). C’est cette ambiguïté délibérée que des organisations comme l’ICAN ou le think tank APLN ont ensuite qualifiée de « parapluie nucléaire de facto » — une lecture analytique, construite sur le flou des officiels, que le texte du traité ne corrobore pas. Sur le plan juridique, un partage nucléaire formalisé entrerait en tension avec les articles I et II du Traité de non-prolifération, dont l’Arabie saoudite est signataire depuis 1988 en tant qu’État non doté d’armes nucléaires (le Pakistan n’est pas partie au TNP) — mais rien, à ce stade, ne permet d’affirmer qu’un tel partage existe formellement.

Vidéo générée par IA — brief factuel sur le pacte et ses zones d’ombre

L’autre piste, restée discrète : une coopération sécuritaire avec Israël qui n’a jamais cessé

Ce qui distingue cette séquence d’un véritable changement de bloc, c’est qu’elle ne s’est pas accompagnée d’une rupture avec l’autre piste de sécurité régionale. Des documents américains divulgués, exploités en octobre 2025 par le Consortium international pour le journalisme d’investigation (ICIJ), révèlent que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Jordanie, Bahreïn et le Qatar ont maintenu, sous l’égide du commandement militaire américain CENTCOM, une coopération sécuritaire classifiée avec Israël — coordination radar et défense antimissile contre l’Iran — tout en condamnant publiquement la guerre de Gaza. Le commerce bilatéral Israël-Émirats, loin de s’effondrer, reste quasiment stable (3,2 milliards de dollars en 2025 contre 3,25 milliards en 2024) et le trafic aérien direct a bondi de 71 % sur la même période, pour atteindre 136 vols hebdomadaires (ministère des Affaires étrangères émirati). Les deux pays ont même repris, en avril 2025, leur participation à un exercice aérien multinational conjoint après deux ans de boycott israélien. Les Émirats n’ont pas pour autant renoncé à peser sur Israël : le 3 septembre 2025, leur vice-ministre des Affaires étrangères, Lana Nusseibeh, a qualifié d’éventuelle annexion de la Cisjordanie de « ligne rouge » pour Abou Dabi — la critique publique la plus sévère des Émirats envers Israël depuis le 7 octobre 2023 (Reuters, via Al-Monitor).

Infographie : les deux axes de sécurité du Golfe, pacte saoudo-pakistano-turc et coopération CENTCOM avec Israël
Infographie générée par IA — les deux axes de sécurité qui coexistent au Proche-Orient

Ce que le poids de l’opinion publique impose

La pression de l’opinion arabe pèse sur ces arbitrages. Les sondages Arab Barometer menés en 2023-2024 dans sept pays montrent une chute brutale du soutien à la normalisation avec Israël après le 7 octobre 2023 : au Maroc, il passe de 31 % (2021-2022, après les accords d’Abraham) à 13 % (publiés le 09/01/2025). Dans aucun des sept pays sondés, le soutien à la normalisation ne dépasse 13 %. L’Organisation de la coopération islamique a elle-même adopté, lors de sa session d’Istanbul en juin 2025, une déclaration condamnant les « politiques de déstabilisation » israéliennes. Ce climat rend, à court terme, toute extension officielle des accords d’Abraham à l’Arabie saoudite coûteuse en légitimité intérieure — sans pour autant que Riyad abandonne la piste économique et sécuritaire qui la relie déjà, discrètement, à Tel-Aviv.

Ce qui reste incertain

Ni Washington ni Téhéran ni Tel-Aviv n’ont officiellement réagi au pacte élargi signé à La Mecque en août 2026 — l’administration américaine n’a donné « aucune réponse officielle » dans les heures qui ont suivi (Al Jazeera, 08/08/2026). Riyad elle-même a tenu à préciser que l’accord « ne représente aucune orientation vers la construction d’un axe militaire ou d’un bloc sectaire » et ne se fait « pas aux dépens » de ses autres relations stratégiques. Aucune source primaire ou neutre ne permet de chiffrer précisément la coopération de renseignement Golfe-Israël révélée par l’ICIJ, ni de confirmer une clause nucléaire écrite dans le pacte saoudo-pakistanais. Ce que montrent les faits rassemblés ici, c’est une région où chaque capitale du Golfe multiplie les couvertures sécuritaires plutôt que de choisir un camp — une lecture plus prudente, mais mieux étayée, que celle d’un basculement stratégique binaire.

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