PARIS (Île-de-France) — Le 26 septembre 2026, la place de la Concorde a réuni, selon franceinfo, quelque 600 000 fidèles — jusqu’à 800 000 d’après Vatican News — pour la messe célébrée par Léon XIV, premier grand voyage du nouveau pape en France. Au milieu de cette foule, une autre assemblée, plus restreinte et bien plus lisible : presque toute la droite susceptible de concourir à la présidentielle de 2027. Le président de la République, lui, n’était pas là.
La droite au grand complet, le président absent
Autour de l’autel dressé place de la Concorde figuraient, d’après franceinfo, Marine Le Pen, Jordan Bardella, le vice-président du RN Sébastien Chenu, l’eurodéputée Marion Maréchal, Éric Zemmour pour Reconquête, et Bruno Retailleau pour Les Républicains — présent « seul », sans délégation. S’y ajoutaient trois anciens Premiers ministres : Gabriel Attal, Édouard Philippe et Michel Barnier. La quasi-totalité de l’offre politique de droite et d’extrême droite pour 2027 tenait, le temps d’une messe, dans le même carré de chaises.
L’absence d’Emmanuel Macron n’était pas une surprise : l’Élysée avait fait savoir dès le 22 septembre qu’il n’assisterait « à aucun temps religieux » de la visite, et qu’il serait « représenté par le Premier ministre et Brigitte Macron » (franceinfo, 26 septembre). De fait, l’État n’a pas boudé la cérémonie — le Premier ministre Sébastien Lecornu, le président du Sénat Gérard Larcher et la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet y figuraient. L’absence du chef de l’État était donc personnelle, non institutionnelle. Elle ne dura pas : deux jours plus tard, le 28 septembre, Macron « réorganise son agenda » et assiste finalement à la messe de Léon XIV à la cathédrale Saint-Étienne de Metz, à la demande du pape de « prolonger leur conversation ». Ce choix de géographie — Paris esquivé, Metz assumé — prolonge celui, déjà scruté, de l’ensemble du voyage pontifical en France.
À gauche, le choix fut inverse et explicite. Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, a justifié son absence sans détour : « plutôt que d’aller à la pêche aux voix, je crois plus important de l’entendre aussi bien sur l’IA que sur Gaza » (franceinfo). Jean-Luc Mélenchon, lui, ironisait sur la présence de « mécréants là, au milieu, pendant que lui est en train de célébrer Dieu ». La récupération d’un événement religieux est un exercice que la gauche a, cette fois, choisi de ne pas disputer — faisant de la Concorde une tribune presque exclusivement de droite.
Ce que disent les présents : l’identité, pas la foi
Rien, dans les déclarations publiques des responsables de droite, ne relève de la profession de foi personnelle. Le registre est ailleurs. Bruno Retailleau écrit, à la veille de la visite, que « cette visite rappelle aussi que notre civilisation a des racines chrétiennes » et qu’« une nation qui ignore d’où elle vient ne peut bâtir solidement son avenir » (LCP, 25 septembre). François-Xavier Bellamy, vice-président des Républicains, salue « cette France qui tient à ses racines, à son identité, à son héritage » (AFP, via 20 Minutes, 29 septembre). Jordan Bardella souhaite « joie et espérance pour les catholiques de France » et « fraternité pour tous les Français » — parlant des catholiques à la troisième personne, non en son nom de croyant.
Ce lexique — racines, civilisation, héritage, identité — est celui d’un positionnement politique, pas d’une dévotion. C’est précisément ce que relève l’historienne Blandine Chelini-Pont (Aix-Marseille Université) : « tout le monde a cherché un peu à tirer la couverture à lui », et le Rassemblement national « a depuis longtemps instrumentalisé ou récupéré les racines chrétiennes de la France dans sa communication » (AFP, 29 septembre). Un mouvement qui s’inscrit dans quinze ans de structuration d’un pôle catho-conservateur, né de la Manif pour tous (2012-2013), passé par Sens commun avant d’être absorbé par Reconquête.
Le paradoxe d’une Église qui redoutait la récupération
L’ironie de l’épisode tient à ce que le clergé avait tenté de le prévenir. L’historien Xavier Boniface (Université de Picardie Jules Verne) relève que le calendrier du voyage avait été calé pour « limiter les tentatives de récupération » par les candidats avant la présidentielle, sur le modèle du premier voyage de Jean-Paul II en France en 1980, tenu à distance de toute échéance électorale (The Conversation, 21 septembre). Léon XIV lui-même a glissé, à l’Élysée, qu’« une juste laïcité ne consiste pas à exclure la religion de l’espace public » (AFP, 29 septembre) — manière de refuser qu’on fasse de la foi un drapeau partisan.
La récupération a eu lieu quand même. Et le Rassemblement national la dément : son vice-président Sébastien Chenu « rejette toute récupération ». Il faut tenir les deux bouts. L’historien Charles Mercier (École pratique des hautes études) rappelle que la visite répondait aussi à « un besoin d’identité ressenti par un certain nombre de Français », besoin légitime qu’une partie de l’Église cherchait justement à « détourner du combat civilisationnel » vers « une ouverture à la diversité » (AFP, 29 septembre). Représenter un électorat n’est pas l’instrumentaliser : la frontière passe dans l’intention, et l’intention ne se prouve pas. La récupération se constate dans le procédé — les mots, les images, la géographie des présences — sans qu’on puisse l’imputer comme calcul conscient à chaque présent.
Laïcité : un faux procès, un vrai débat
Reste l’accusation récurrente : la présence d’élus à une messe heurterait-elle la laïcité ? Juridiquement, non. La loi du 9 décembre 1905 lie la neutralité à l’État — « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (article 2) — tout en garantissant « la liberté de conscience » et « le libre exercice des cultes » (article 1er). La doctrine du Conseil d’État le confirme : la neutralité s’impose « aux personnes publiques » dans l’exercice de leurs fonctions, quand les citoyens — agents publics compris, hors fonction — conservent « le droit d’avoir les opinions religieuses de leur choix » (discours de Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’État, 6 décembre 2016).
Un élu assistant à titre personnel à un office ne viole donc aucune règle. Emmanuel Macron l’avait formulé sans ambiguïté avant la messe du Vélodrome de Marseille en 2023 : « Je n’irai pas en tant que catholique, mais en tant que président de la République » (franceinfo, 15 septembre 2023). Le débat de la Concorde n’est pas un débat de droit ; il est politique. Le confondre avec une entorse à la laïcité, c’est manquer la vraie question : non pas la légalité des présences, mais leur signification électorale.
La carte, pas les voix
Que vaut, électoralement, le signal envoyé place de la Concorde ? L’électorat catholique pratiquant représente environ 10 % de la population — seuls 34 % des adultes français se déclarent encore catholiques, toutes pratiques confondues (Pew Research Center, 2024) — et il est tout sauf homogène : Jérôme Fourquet (IFOP) parle d’« archipélisation du vote catholique ». Aux élections européennes de juin 2024, chez les pratiquants réguliers, le Rassemblement national pesait 18 %, Les Républicains 16 %, Reconquête 10 %, mais la gauche restait présente, avec le PS à 11 % et La France insoumise à 9 % (IFOP pour La Croix).
Ce bloc a certes glissé à droite — 45 % des pratiquants votaient Sarkozy en 2012, 46 % Fillon en 2017 (Fourquet) — mais il reste disputé, éclaté, insaisissable d’une seule messe. C’est là que la Concorde dit quelque chose sans rien prouver. Aucun sondage neutre ne relie l’épisode à une intention de vote pour 2027 : la récupération est avérée dans la communication — images, déclarations, mises en scène — pas démontrée dans les urnes. Le temps d’une messe, la place de la Concorde a tenu un premier tour de la présidentielle de 2027 — à ceci près qu’on n’y comptait pas les voix, seulement les présences.


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