Médias — En octobre 2022, une enquête de la Fondation Jean-Jaurès enregistre un basculement passé presque inaperçu : pour la première fois, le Rassemblement national n’est plus perçu par les Français comme le parti « le plus dangereux pour la démocratie ». La France insoumise est passée devant. Le parti dont le premier trésorier, Pierre Bousquet, fut un engagé volontaire de la division Waffen-SS Charlemagne (DeFacto/France Télévisions, 25 juin 2024), est désormais jugé moins menaçant que la principale force de la gauche antiraciste. L’énigme n’est pas dans les urnes ; elle est dans le miroir que les médias tendent au pays.
Le vocabulaire d’une bascule
Pour la nommer, une formule revient sous la plume de l’association de critique des médias Acrimed — source militante, assumée comme telle, mais dont les comptages sont vérifiables : « indignations sélectives et banalisation effective » (Henri Maler et Julien Salingue, 2014). Leur thèse n’est pas que les médias fabriquent l’extrême droite — ils s’en défendent explicitement — mais qu’ils remplissent « des fonctions de légitimation et d’incitation », par un mécanisme qu’ils nomment « normalisation performative » : « dire c’est faire — annoncer que le Front national se normalise contribue à sa normalisation ». Dix ans plus tard, le dispositif s’est durci et dédoublé : d’un côté la banalisation d’un pôle, de l’autre la mise en accusation de l’autre.
Un pôle blanchi
La dédiabolisation du RN est documentée, chiffrée, et pour partie médiatique. Depuis le rachat de CNews par Vincent Bolloré, la chaîne a, selon Serge Halimi, « offert chaque soir l’antenne à Éric Zemmour » et recruté « les éditorialistes obsédés par l’insécurité, l’ »ensauvagement », le « grand remplacement » » (Acrimed, 2022). Reporters sans frontières, au terme d’une étude de plus d’un million de captures d’écran, conclut que CNews est « la seule chaîne à s’écarter à ce point » des critères de pluralisme de l’Arcom (RSF, mars 2025). Pauline Perrenot résume la double opération : « la diabolisation outrancière… des personnalités de gauche exclues de l’ »arc républicain » ; la légitimation des responsables d’extrême droite, distingués si ce n’est célébrés pour leurs positions jugées « raisonnables » » (Acrimed, décembre 2025).
Reste que la banalisation d’un héritage n’autorise aucune équivalence. Les historiens qui établissent les origines collaborationnistes du FN sont les mêmes qui refusent de qualifier le RN de « fasciste » : Nicolas Lebourg, Jean-Yves Camus, le spécialiste du fascisme Pierre Milza. Le parti « refuse l’usage de la violence politique » (Grégoire Kauffmann) et ne porte « aucun projet de refonte révolutionnaire des institutions » (Pierre Manent). Marine Le Pen a exclu son père en 2015 et reconnaît la Shoah comme une « abomination ». La continuité est généalogique, pas une culpabilité imputable à des dirigeants nés, comme Jordan Bardella, un demi-siècle après Vichy. C’est précisément parce que le RN n’est pas le NSDAP que sa normalisation ne se compare pas — elle s’observe.
Un pôle traqué
En regard, le traitement de La France insoumise relève d’un autre régime. Acrimed a chronométré des « interrogatoires » : soixante-quatre interruptions en vingt minutes, soit une toutes les dix-huit secondes (« Face à LFI : le règne des interrogatoires », 3 mars 2026). Sur les plateaux, l’accusation se fait sentence : « une secte dont Jean-Luc Mélenchon est le gourou » (Alba Ventura, TF1) ; « même le Rassemblement national est plus démocratique que La France insoumise » (Jean-Michel Aphatie, TMC) — la même semaine où l’on louait ailleurs la « respectabilité » du RN (Acrimed, mai 2025). Près de 90 % des unes de magazines hostiles recensées par l’association sont parues après janvier 2022.
Attaquer par l’intérieur
Le déplacement décisif tient dans la nature de l’attaque. On ne reproche plus à la gauche radicale d’être révolutionnaire ; on lui reproche de trahir ses propres valeurs — une inversion sémantique par laquelle un mot se retourne contre celui qu’il servait. « Islamo-gauchisme » — un terme dont le CNRS a rappelé qu’il n’a « aucune validité scientifique » (17 février 2021) — retourne l’universalisme contre elle ; « communautarisme » retourne l’antiracisme. La force morale de la gauche, difficile à attaquer de front, est ainsi renversée.
Le vecteur le plus lourd est l’accusation d’antisémitisme — et c’est ici qu’il faut être exact. Jean-Luc Mélenchon n’a jamais été condamné pour antisémitisme, à la différence de Jean-Marie Le Pen ; les fact-checkeurs des Surligneurs jugent la qualification « sans doute excessive » et « impossible à affirmer » (21 juin 2024). Quand la justice a examiné le mot, elle l’a rangé du côté de l’opinion, non du fait : Raphaël Enthoven, poursuivi pour avoir écrit « LFI passionnément antisémite », a été relaxé au nom du « débat d’intérêt général » (tribunal de Paris, 6 novembre 2025). Le seul procès mené sur le fond des « accointances antisémites » s’était retourné contre les accusateurs, trois responsables de droite condamnés en première instance pour diffamation en 2015.
Dire cela n’est pas minimiser. L’antisémitisme est une réalité qui progresse — 887 actes recensés au premier semestre 2024 contre 304 un an plus tôt (ministère de l’Intérieur) — et des voix sincères, de la Ligue des droits de l’Homme au président du Crif, ont critiqué des propos réels de Mélenchon. Mais l’inversion se loge ailleurs : dans le geste qui pointe la judéité des personnes là où le discours, lui, vise des positions. Le médecin Rony Brauman dénonce « une instrumentalisation perverse de l’antisémitisme » qui « place les juifs dans le cercle fantasmé des puissants » (Middle East Eye, 2019). L’argument a ses limites, et il faut les tenir : l’instrumentalisation joue « aux deux extrêmes », rappelle la politiste Nonna Mayer, et certains courants juifs antisionistes construisent à leur tour un « bon » et un « mauvais » juif (Pardo et Delor, 2024). La rigueur consiste à distinguer, toujours, l’antisémitisme, l’antisionisme et la critique d’un gouvernement.
Le précédent, et sa différence
C’est ici que Weimar éclaire — par contraste, non par ressemblance. Avant 1933, l’empire de presse d’Alfred Hugenberg martelait « la menace marxiste » en fondant sociaux-démocrates et communistes dans une même catégorie subversive, tout en minimisant les violences nazies : lors du Blutmai de mai 1929, où la police dirigée par les sociaux-démocrates tua trente-deux personnes, « presque tous les journaux accusèrent les communistes » (Bernhard Fulda, Press and Politics in the Weimar Republic). Hugenberg n’était pourtant pas un centre neutre renvoyant « deux extrêmes » dos à dos : il s’alliait à Hitler au sein du Front de Harzburg. La gauche y était attaquée du dehors de ses valeurs — comme force du chaos, jamais comme « réactionnaire ». Cette différence de registre est le cœur du propos, et le garde-fou : la France de 2026 n’est pas l’Allemagne de 1932 — institutions stables, justice indépendante, pas de milices dans les rues. Comparer des mécanismes de presse n’est pas assimiler des régimes.
L’outil : le « fer à cheval »
Reste le dispositif qui rend l’inversion possible : le « fer à cheval », cette figure qui rapproche les « deux extrêmes ». Acrimed la qualifie de « construction frauduleuse », déployée par les éditorialistes au gré des besoins — au moment de la censure du gouvernement Barnier — puis remisée aussitôt (décembre 2024). Les politistes y voient une métaphore plus qu’un modèle (Cas Mudde) : l’extrême droite entend préserver une hiérarchie, la gauche radicale la défaire ; les confondre efface la distinction. Forgée en 1972 par le philosophe Jean-Pierre Faye, l’image sert surtout, aujourd’hui, à rendre « infréquentable toute proposition en rupture avec l’ordre établi » (Pierre Rimbert, Le Monde diplomatique, 2020).

Le compas retourné
L’inversion ne dit pas que la gauche est innocente, ni que l’extrême droite serait nazie. Elle décrit un renversement du compas moral : le pôle que les enquêtes associent le plus aux préjugés antijuifs est présenté comme fréquentable, tandis que le pôle qui s’est construit contre le racisme est désigné comme la menace — au nom, souvent, de l’antiracisme lui-même. Nommer ce mécanisme n’exige d’absoudre personne. Il exige seulement de regarder qui, dans le miroir médiatique, occupe la place de l’accusé — et de se demander qui l’y a mis.
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