Fort-de-France (Martinique) — Le 3 juillet 2026, à l’aéroport Aimé Césaire du Lamentin, le ministre délégué à l’Intérieur Jean-Didier Berger clôt la première Conférence régionale de sécurité des Antilles par l’annonce d’un plan « Antilles-Guyane » : cinq axes, quatorze millions d’euros, soixante-quatorze agents supplémentaires (ministère de l’Intérieur, 3 juillet 2026 ; AFP, 4 juillet 2026). Quatre de ces cinq axes sont sécuritaires. Trois semaines plus tôt, pourtant, le même gouvernement avait montré qu’il savait traiter la consommation de drogue tout autrement — quand elle concernait ses propres rangs. Entre ces deux réponses tient un double standard.
Un plan répressif, chiffré et rapide
Le plan présenté à Fort-de-France articule cinq axes : coopération régionale, « cordon sanitaire » autour des territoires (radars en Guadeloupe, unités de police portuaires, renforts aéroportuaires), « occupation du terrain », ciblage des profils sensibles et protection des agents (ministère de l’Intérieur). Le ministère y « investit 14 millions d’euros » et « ajoute 74 effectifs très concrètement sur le terrain » (Jean-Didier Berger, RCI). S’y greffe un pouvoir nouveau : le contrôle « sans réquisition judiciaire » de tous les véhicules et bagages dans un rayon de quarante kilomètres autour des ports, aéroports et gares. Le dispositif prolonge une escalade continue — ordonné par l’Élysée le 29 janvier 2026, doublé d’un « plan douanes 2030 » chiffré à 419 millions d’euros. Un seul des cinq axes évoque des « actions de prévention », mais adossées à une présence policière renforcée, sans ligne budgétaire dédiée à la santé ou à l’addictologie. La prévention y est un mot, pas une enveloppe.
Une prohibition qui échoue à ses propres critères
La logique répressive se juge à ses résultats, et ils sont paradoxaux. Les saisies battent des records — 81 tonnes de cocaïne interceptées en France en 2025 (+50 %), dont 42 tonnes dans le seul arc antillais (procureur Clarisse Le Bris, AFP) ; 35,7 tonnes pour les seules forces armées, « +30 % en un an » (ministère de l’Intérieur). Mais le prix s’effondre : 10 à 20 euros le gramme de cocaïne aux Antilles, contre une soixantaine dans l’Hexagone, le crack se négociant « dès 2 euros » (OFDT ; la1ère). Cette chute malgré les saisies signale une offre surabondante — un marché « sans zone blanche », un « tsunami blanc », de l’aveu de l’office anti-stupéfiants —, tandis que la consommation nationale progresse (1,1 million de personnes en 2023, OFDT). La Cour des comptes elle-même jugeait, cinq ans après son lancement, le plan national antistupéfiants aux « résultats mitigés » (27 novembre 2024). Le constat déborde nos frontières : de l’Observatoire international des prisons à la troisième commission de l’ONU dénonçant « l’échec total, visible et indéniable du régime international antidrogue » (2024), un consensus documenté établit que la criminalisation ne réduit ni le trafic ni la consommation.
Le soin, angle mort
Si la répression ne suffit pas, que propose l’État côté soin ? Peu. La Guadeloupe compte quatre centres d’addictologie (CSAPA), dont la file active a reculé — environ 1 700 personnes en 2022 contre 2 000 en 2017 —, faute de spécialistes (OFDT, juin 2026) ; le deuxième centre de réduction des risques de Basse-Terre est « prévu », pas ouvert. Le sous-dimensionnement est tangible : les pipes à crack sont distribuées deux fois par semaine quand il en faudrait une dizaine par jour, si bien que des usagers « fabriquent leurs propres dispositifs à partir de canettes en aluminium » (OFDT ; la1ère). Les politiques de soin, pourtant, ont fait leurs preuves : depuis la décriminalisation de l’usage au Portugal, le 1er juillet 2001, les overdoses mortelles ont été divisées par six et les cas de VIH parmi les usagers ont chuté de 70 % (OFDT, 2021). La rigueur commande une nuance : la consommation portugaise n’a pas baissé — elle a même augmenté —, mais ce sont les méfaits sanitaires qui se sont effondrés. Une autre précision s’impose : l’expérimentation de cocaïne est plus basse aux Antilles que dans l’Hexagone (1 % en Guadeloupe, 2 % en Guyane, contre 5 %). Le problème n’est pas une prévalence massive, mais la précarité et des scènes ouvertes de crack installées dans l’espace public guadeloupéen « depuis le milieu des années 1980 ».
Le soin pour les cabinets, le tribunal pour la rue
Comment le même État traite-t-il la drogue lorsqu’elle atteint ses propres cadres ? Avec une sollicitude qu’il n’offre pas aux Antilles. Par une circulaire du 16 juin 2026 — sobrement intitulée « Mesures de prévention de la consommation de stupéfiants au sein de l’État » —, le Premier ministre Sébastien Lecornu impose à ses ministres, à leurs cabinets et aux hauts fonctionnaires (préfets, ambassadeurs, recteurs) des « dépistages inopinés et obligatoires », par tests salivaires (franceinfo, 17 juin 2026). Le motif, explicite, fait lui-même le lien avec le narcotrafic : « L’État ne peut pas mener une politique claire contre le narcotrafic et ses conséquences dans la société sans s’imposer à lui-même les mêmes exigences ». Sauf que les « mêmes exigences » ne mobilisent pas les mêmes moyens. Au sommet, un test positif n’ouvre pas sur la garde à vue mais sur le soin : « une orientation vers des structures de soins », des « consultations d’addictologie » et un « plan de prévention » déployé « en lien avec la médecine de prévention ». Et l’on protège l’intéressé : Matignon a annoncé le 25 juin que les résultats ne seraient pas rendus publics — « nous ne sommes pas un tribunal » (LCP ; Orange). Pour l’usager de crack de Pointe-à-Pitre, à l’inverse, l’État est précisément un tribunal : interpellation, comparution, prison surpeuplée — et, faute de structures, une pipe taillée dans une canette. La même molécule appelle, selon l’adresse de celui qui la consomme, l’addictologue ou le gendarme. Il n’est pas illégitime que l’État soigne ses agents plutôt que de les emprisonner ; l’anomalie est qu’il réserve cette intelligence sanitaire à ses cabinets, et la seule matraque à ses périphéries.
Les Antilles, terre de répression et d’attente
Ce partage n’a rien d’accidentel : il prolonge une manière de gouverner l’Outre-mer, où le sécuritaire va vite quand la réparation piétine. Le chlordécone en offre la démonstration. Ce pesticide, épandu de 1972 à 1993, a contaminé plus de 90 % de la population adulte (Anses) ; l’imprégnation persiste, 85,5 % des Martiniquais et 81,3 % des Guadeloupéens en portant encore des traces (étude Kannari 2, juin 2026). Trente ans plus tard, la justice pénale a définitivement refermé le dossier — non-lieu confirmé en appel le 22 juin 2026, pour prescription (la1ère/AFP) —, tandis que la loi du 12 juin 2026, qui reconnaît « la responsabilité de l’État », reste une « loi de principe » renvoyant l’indemnisation à un rapport ultérieur ; l’État s’est même pourvu en cassation contre l’arrêt qui, en mars 2025, avait établi ses « fautes ». Même lenteur pour les sargasses, dont les échouages dégagent un gaz toxique depuis 2014 : une gestion « chaotique et mal encadrée », tranchait la chambre régionale des comptes le 5 mai 2025. Cette dissymétrie a un décor : des prisons condamnées par la Cour européenne des droits de l’homme pour traitement dégradant (arrêt J.M.B. c/ France, 30 janvier 2020), une surpopulation de 802 détenus pour 450 places à Baie-Mahault (16 juin 2026), un CHU guadeloupéen en déficit de plus de 100 millions d’euros, 60 % de l’eau potable perdue en fuites. Le politiste Malcom Ferdinand nomme ce régime la « colonialité » — un système où « la réponse de l’État est la répression » (Reporterre, 25 octobre 2024).

Traiter les symptômes, jamais les causes
Reste le fond. La surenchère répressive fonctionne comme un réflexe par défaut : elle rassure, se chiffre, s’annonce en conférence de presse. Mais elle ne réduit ni le trafic — le prix, meilleur signal de l’offre, s’effondre — ni la dépendance, faute de soin, et elle détourne le regard des causes : précarité, chômage massif, dette coloniale sanitaire jamais soldée. Il ne s’agit pas d’un procès d’intention adressé à tel ministre, mais d’un constat de priorités, budgétaires et calendaires, que les faits rendent lisible. La drogue, on l’a vu, sait pourtant être traitée en enjeu de santé publique — l’État l’a écrit noir sur blanc, pour ses propres cabinets. Il suffirait qu’il accorde aux usagers des Antilles la même intelligence qu’à ses hauts fonctionnaires : le soin avant la sanction, la prévention avant la prison. Faute de quoi il continuera de déployer contre la drogue des Antillais les moyens qu’il refuse à leur santé — et de s’accorder à lui-même le soin qu’il leur mesure.
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