LYON — Il y a d’abord une vidéo. Le soir du 23 juin 2026, tandis que la France écrase l’Irak à Philadelphie (3-0), une caméra de téléphone saisit, près de la place des Terreaux, un homme noir à terre recevant un violent coup de pied à la tête. En quelques heures, l’image circule comme le symbole d’un « lynchage raciste » ; La France insoumise saisit le procureur. Puis une enquête locale trouble le récit : Rue89Lyon juge que « le caractère raciste ne semble pas fondé », l’homme mis en cause invoquant une altercation de terrasse. La justice tranchera. L’image, elle, a déjà tranché. Il y a ensuite un coup de fil : le 6 juillet, un appel de Donald Trump à Gianni Infantino suffit à faire lever la suspension d’un joueur américain — première entorse à un carton rouge en Coupe du monde depuis 1962.
Ces deux scènes racontent la même chose, mais nous ne les regardons pas de la même façon. La première est ce que le philosophe Slavoj Žižek nomme la violence subjective : visible, immédiate, avec un coupable qu’on peut désigner. La seconde relève de la violence objective, systémique — celle qui, écrit-il, forme « le degré zéro à partir duquel nous percevons qu’un acte est violent » (Violence, 2008), et dont la violence subjective n’est que « la partie la plus visible ». Notre hypothèse : plus une société accepte de ne pas voir la violence structurelle, plus elle abaisse le seuil à partir duquel elle refuse la violence physique.
Le visible n’a jamais été pacifié
Désamorçons d’abord une illusion. Le football n’a pas été un havre de fair-play soudain corrompu. La brutalité traverse toute l’histoire du tournoi : la « bataille de Berne » (1954), poursuivie jusque dans les vestiaires ; la « bataille de Santiago » (1962), où la police intervient quatre fois sur la pelouse ; le record de cartons de Nuremberg en 2006 (quatre rouges, seize jaunes) ; le coup de tête de Zidane la même année ; la morsure de Luis Suárez en 2014, sanctionnée de neuf matches. Sans compter les tribunes : à Marseille, en 1998, sept heures de batailles rangées laissent trente-deux blessés. La « pacification par le sport » est un mythe sociologique.
Reste l’intuition, largement partagée cet été, que « ce Mondial est plus violent ». Les chiffres lui donnent partiellement raison — et le corrigent aussitôt. Treize cartons rouges au 5 juillet, contre quatre en 2018 et quatre en 2022 : le total a plus que triplé (FOX Sports). Mais les cartons jaunes, eux, baissent ; l’édition 2006 reste pire dans l’absolu ; et l’analyse attribue la flambée au VAR et à une règle inédite — couvrir sa bouche pour insulter un adversaire vaut désormais un rouge automatique (Northeastern/NetSI). Autrement dit : nous ne jouons pas plus brutalement, nous sanctionnons et filmons davantage le geste visible. La pelouse est passée sous une loupe grossissante — pendant que d’autres violences restent hors-champ.
L’invisible qu’on a appris à accepter
Car pendant qu’on débat d’un carton, la violence lourde ne provoque aucune émeute. Le précédent qatari devait servir de leçon : le Guardian a recensé 6 500 morts de travailleurs migrants entre 2011 et 2020 ; le secrétaire général du comité d’organisation, Hassan al-Thawadi, a fini par admettre « entre 400 et 500 » morts liés aux chantiers du Mondial (Human Rights Watch), quand le chiffre officiel se limitait à trois décès professionnels. On a climatisé des stades en plein désert — « nous ne devrions pas avoir de stades climatisés au milieu du désert », résumait Carbon Market Watch (NBC News). L’émotion a duré un tournoi. Puis le silence s’est refait.
Le Mondial 2026 pousse la logique plus loin. La FIFA a restructuré la compétition pour capter l’essentiel des recettes — 8,9 milliards de dollars — en laissant les villes-hôtes américaines absorber un déficit collectif de quelque 250 millions ; l’économiste Andrew Zimbalist y voit « une proposition structurellement perdante » pour les villes (Fortune). Aux portes des stades, la police de l’immigration patrouille : plus de 120 organisations de défense des droits ont lancé une alerte-voyage à destination des supporters, des joueurs et des journalistes (ACLU), tandis que Human Rights Watch réclamait en vain une « trêve » de l’ICE pendant le tournoi. Un joueur irakien a été retenu sept heures à l’aéroport de Chicago ; un arbitre somalien refoulé à la frontière malgré un visa valide (American Immigration Council).
Au sommet de cet édifice, un paradoxe que nous avons cessé de trouver paradoxal : le président du pays hôte, Donald Trump, a été reconnu civilement coupable d’agression sexuelle (sexual abuse) et de diffamation dans l’affaire E. Jean Carroll — un verdict devenu définitif le 29 juin 2026, après le refus de la Cour suprême d’examiner son pourvoi (SCOTUSblog). Le même homme préside la task force fédérale du Mondial, affirme pouvoir demander à Infantino de « déplacer une ville » au moindre signe de trouble (transcription officielle, 17 novembre 2025), et obtient l’effacement d’un carton par un simple appel. La reconnaissance publique de sa culpabilité n’a pas suspendu son autorité sur le plus grand spectacle sportif du monde.
Quand le pouvoir décide de ce qu’on a le droit de voir
Il y a plus troublant encore que le pouvoir qui plie la règle : celui qui décide de ce que nous avons le droit de voir. Candidat, Donald Trump promettait de déclassifier les dossiers Epstein — « Oui, oui, je le ferais », lançait-il en juin 2024. En février 2025, sa ministre de la Justice Pam Bondi assurait que la « liste » était « sur [son] bureau, en cours d’examen ». Cinq mois plus tard, un mémo du ministère de la Justice et du FBI concluait à l’inverse qu’« aucune divulgation supplémentaire ne serait appropriée ni justifiée » (NPR, CNN) — la promesse s’était retournée en rétention, défendue par des arguments contestés jusque dans la propre base du président. Il fallut que le Congrès vote une loi, à 427 voix contre 1, pour arracher une divulgation — livrée à moins de 1 % de son volume à l’échéance légale (Democracy Docket). La transparence annoncée avait accouché de son exact contraire : non plus ce qu’un dossier dissimule, mais ce que le pouvoir choisit de ne pas montrer — et que nous laissons ne pas être montré.
Panem et circenses, ou l’asymétrie de l’indignation
Voilà ce qui fait la démonstration : un zèle sans faille contre la violence visible — une main devant la bouche, un tacle, une insulte de tribune que l’on filme et condamne aussitôt, comme les propos racistes d’une sénatrice paraguayenne visant Mbappé, « un Camerounais colonisé […] arrogant et laid », immédiatement suivis d’une plainte de la Fédération française (franceinfo) — et, en regard, une accoutumance tranquille à la violence structurelle : les morts, l’argent, le pouvoir qui plie la règle et retient l’information.
On invoque souvent « panem et circenses » comme un mécanisme de défoulement, une soupape. C’est un contresens. Chez Juvénal, le peuple qui « désire anxieusement deux choses seulement, du pain et des jeux » n’évacue pas sa colère : il l’a abandonnée, avec le pouvoir politique qu’il ne vend plus (Satire X). Le spectacle ne libère pas la violence, il dépolitise — et la théorie de la catharsis, selon laquelle se défouler apaiserait, est d’ailleurs empiriquement réfutée. Ce qui opère, c’est la mécanique décrite par Johan Galtung et Pierre Bourdieu : une violence structurelle « intégrée à la structure » et travestie en ordre naturel, qu’on finit par « méconnaître » ; et à force de la méconnaître, on désarme le refus qu’on opposerait, ailleurs, à la violence brute.

Le circus est-il à son apogée ? Non parce que les jeux seraient plus sanglants — ils ne le sont pas objectivement plus qu’en 2006. Mais parce que nous n’avons jamais été aussi habiles à fixer le sang sur la pelouse sans voir celui des fondations. Ce lien entre l’invisibilisation du systémique et l’acceptation du physique n’est pas une loi mécanique ; c’est une tendance, argumentée plus que démontrée. Elle suffit pourtant à reformuler la vraie question de ce Mondial : non ce que les joueurs se font sur le terrain, mais ce que, chaque été de Coupe du monde, nous acceptons de ne plus regarder.
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