L’exigence de la structure pour une information libérée de l’émotion

CNEWS et l’affaire Mbappé : le racisme systémique qu’on efface

Illustration — cnews-racisme-mbappe
Image de couverture générée par IA (illustration).

CONTRE-FEU — Le jour où le parquet de Paris ouvre une enquête pour les insultes racistes visant Kylian Mbappé, un chroniqueur de CNEWS voit dans ce cas venu du Paraguay « un vrai exemple de ce qu’est le racisme ». Derrière la formule, un procédé : ériger un racisme étranger et individuel en étalon pour rendre introuvable le racisme systémique français.

« Là on a un vrai exemple de ce qu’est le racisme. »

CNEWS — « L’Heure des Pros », 7 juillet 2026 (Joachim Le Floch-Imad, à 1 h 10)
Débat audio — « L’alibi du racisme lointain » : le décryptage en version sonore.

Ce que dit la source

Sur le plateau de « L’Heure des Pros », l’essayiste Joachim Le Floch-Imad commente les insultes de la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla, qui a comparé Mbappé à un « Camerounais issu de la colonisation » et à des « chimpanzés » (franceinfo, 5 juillet 2026). « Là on a un vrai exemple de ce qu’est le racisme », déclare-t-il. Sur le fond, la remarque est juste : ces propos relèvent d’un racisme caractérisé, et le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « injure publique » et « provocation à la haine » à caractère raciste (parquet de Paris, 7 juillet 2026).

La chaîne, du reste, s’en émeut aussi : sa rédaction web écrit que la sénatrice « fait désormais l’unanimité contre elle » (CNEWS, 7 juillet 2026). CNEWS peut donc, à bon droit, se présenter comme dénonçant le racisme. Reste à savoir lequel — et, surtout, lequel elle choisit de ne pas voir.

Ce que la structure révèle

Le procédé tient en un déplacement du regard. En qualifiant le cas paraguayen de « vrai exemple », on suggère qu’à côté, ce dont on débat en France n’en serait pas tout à fait un. On réduit le racisme à l’insulte individuelle — un dérapage, une personne — pour effacer ce qu’il est aussi, et d’abord : un système.

Or ce système se mesure. Un dossier au nom maghrébin voit ses chances d’accéder à un logement chuter de 26,7 % par rapport à un dossier identique à consonance « française » (Défenseur des droits). À l’embauche, dans les grandes entreprises, un CV « hexagonal » obtient 47 % de réponses positives, contre 36 % pour un CV maghrébin (DARES, 2016). Un jeune homme perçu comme noir ou arabe a vingt fois plus de « chances » d’être contrôlé par la police (Défenseur des droits, 2017). En 2025, le ministère de l’Intérieur a recensé 9 737 crimes et délits racistes ou antireligieux, en hausse de 5 % (CNCDH, rapport 2025). Le racisme systémique n’est pas une opinion : c’est une donnée.

Cette réticence à le nommer n’a rien d’improvisé. Chroniqueur régulier de la chaîne et directeur de la Fondation Res Publica — le think tank souverainiste et républicain fondé par Jean-Pierre Chevènement —, Joachim Le Floch-Imad a déjà rejeté par écrit l’idée d’« un quelconque « racisme d’État » », attribuant plutôt les difficultés scolaires des élèves d’origine immigrée à une « distance culturelle » (tribune, Le Figaro, 7 décembre 2023). En 2025, il signe un rapport sur l’immigration et l’école pour l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, que l’association de critique des médias Acrimed décrit comme un « think tank d’extrême droite » financé par le fonds Périclès de Pierre-Édouard Stérin, et dont le démographe Patrick Simon a contesté l’usage des statistiques (Acrimed, 10 décembre 2025). La phrase du 7 juillet n’est pas un dérapage : c’est une ligne.

Pourquoi ce cadrage ? Les hypothèses ne s’excluent pas — le clivage identitaire fait de l’audience, il sert une ligne éditoriale assumée, et désigner « le vrai racisme » ailleurs désarme d’avance quiconque le nommerait ici. Aucune n’est un procès d’intention ; toutes décrivent une fonction.

Vidéo — CNEWS, l’affaire Mbappé et le racisme systémique : le brief.

Le contexte rétabli

Ce que la formule tait, c’est d’abord le casier de la chaîne elle-même. Celle qui cherche « le vrai racisme » au loin est précisément celle que la justice a condamnée pour l’avoir alimenté ici. En 2021, le CSA lui inflige 200 000 € pour des propos d’Éric Zemmour décrivant les mineurs étrangers isolés comme « pour la plupart, des voleurs, des violeurs, des assassins » (CSA, 18 mars 2021). L’année suivante, Zemmour et le directeur de la publication de CNEWS sont condamnés pour « provocation à la haine raciale » — condamnation rendue définitive par le rejet du pourvoi (Cour de cassation, 2 décembre 2025). Le 15 juin 2026, l’ARCOM met la chaîne en demeure pour manquement au pluralisme, pointant une « focalisation » récurrente sur « la menace que représenteraient l’immigration et l’islam » : septième mise en demeure depuis 2017 (ARCOM, 15 juin 2026), après que le Conseil d’État lui eut ordonné, en 2024, de contrôler l’ensemble de l’antenne (Conseil d’État, 13 février 2024).

La formule tait aussi que Mbappé, footballeur français, a été visé par des insultes racistes… en France : après son penalty manqué à l’Euro 2021 comme après la finale perdue de 2022, où plusieurs joueurs noirs des Bleus furent pris pour cibles (franceinfo, décembre 2022). Le racisme qu’on dit « ailleurs » l’a atteint chez lui.

Elle tait, enfin, la manière dont la chaîne installe comme grilles de lecture légitimes des thèses que la science réfute : « l’islamo-gauchisme », dont le CNRS rappelle qu’il « ne correspond à aucune réalité scientifique » (CNRS, 17 février 2021), ou le « grand remplacement », qualifié de « mythe » par les démographes (Institut Convergences Migrations, CNRS-INED). D’un côté, on nie le racisme subi ; de l’autre, on entretient la peur d’un péril immigré. Cette cohérence a une histoire : la reprise en main de la chaîne par Vincent Bolloré, jusqu’à la commission d’enquête sénatoriale sur la concentration des médias (Sénat, 2022), et ce que Reporters sans frontières nomme un « grand contournement » du pluralisme (RSF, 2025).

Reste la sélectivité, qui dit tout. Le 7 juillet, la rédaction écrite de CNEWS condamne la sénatrice paraguayenne. Le même jour, à l’antenne, son cas sert à rendre le racisme français introuvable. Deux poids, deux mesures — et, à l’écran, un racisme qui reste toujours le problème d’un autre.

Infographie : le racisme systémique en France en chiffres (accès au logement −26,7 % pour un nom maghrébin, 11 points d'écart à l'embauche, contrôles au faciès vingt fois plus fréquents, 9 737 actes racistes en 2025) face au bilan réglementaire de CNEWS (amende CSA de 200 000 €, condamnation pour haine raciale, 7e mise en demeure de l'ARCOM).
Infographie — le racisme mesuré en France face au bilan réglementaire de CNEWS.

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