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Inondations en Chine : la bataille du bilan qui masque le climat

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Image de couverture générée par IA (illustration).

Paris — Le 6 juillet 2026, à Hengzhou, dans la région chinoise du Guangxi, le réservoir de Liulan cède. Un mur d’eau emporte la ville : cet unique ouvrage cause « à lui seul au moins vingt-six morts et sept disparus, soit l’essentiel du bilan humain » qui atteindra, à ce stade, au moins trente-neuf morts et neuf disparus (AFP). En France, l’événement tient dans une brève. Et déjà s’engage, comme à chaque catastrophe chinoise, une curieuse dispute : combien de morts, exactement ? Cette bataille des chiffres a une fonction. À force de compter, on oublie de demander pourquoi.

Podcast audio généré par IA — la bataille du bilan, et ce qu’elle masque.

La brève et le mort-kilomètre

Le premier filtre est celui de l’attention. « Plus un événement est distant de nous, moins il éveillera l’attention. Plus les victimes semblent éloignées, moins elles susciteront d’empathie » : ainsi la RTBF résume-t-elle ce que les écoles de journalisme nomment la loi du mort-kilomètre (RTBF, 2015). Le principe n’a rien d’anecdotique : dès 1965, les chercheurs Johan Galtung et Mari Ruge décrivaient la proximité culturelle comme un critère décisif de sélection de l’information, et le sociologue Luc Boltanski a montré, dans La Souffrance à distance (1993), comment le spectacle du malheur lointain fabrique une pitié sélective.

La couverture du Guangxi en offre l’illustration mécanique : une dépêche d’agence reprise telle quelle, une brève sourcée à la télévision d’État chinoise, sans correspondant sur place. Là où un drame proche mobiliserait directs et éditions spéciales, le drame lointain se réduit au fil. Prudence, toutefois : l’historien des médias François Robinet rappelle que « la loi du nombre de morts-kilomètre a pu jouer dans certains cas, mais elle est loin d’être automatique » (INA). La distance géographique n’agit jamais seule. Elle se double, ici, d’une distance politique.

Le bilan fabriqué

Car le chiffre lui-même est un objet suspect. Les dépêches parlent de « trente-neuf morts, selon les autorités » (AFP) ; le bilan monte par paliers — de quinze à trente-neuf en quarante-huit heures — au gré d’annonces d’État, sans vérification indépendante (Euronews). Or l’histoire récente commande la méfiance. En juillet 2021, les inondations de Zhengzhou, dans le Henan, affichaient 97 morts une semaine après le drame. Six mois plus tard, une enquête du Conseil des affaires d’État le portait à 398 morts (Sixth Tone). L’écart n’était pas comptable : le rapport officiel établissait que les autorités locales avaient « délibérément » entravé le recensement des disparus pour maintenir le décompte bas. Quatre-vingt-neuf fonctionnaires furent sanctionnés, le secrétaire du Parti de la ville rétrogradé.

Ce verrouillage est un système, pas un accident. Reporters sans frontières a documenté qu’après Zhengzhou, les journalistes chinois reçurent l’ordre de minimiser l’impact et furent empêchés d’enquêter sur les causes ; des médias étrangers, du Los Angeles Times à la Deutsche Welle, furent pris à partie (RSF). Le même scénario s’était joué à Pékin en 2012, après des inondations à 77 morts (RSF). La Chine figure au 178ᵉ rang sur 180 de l’Indice mondial de la liberté de la presse, « la plus grande prison au monde pour les journalistes » (RSF, 2026). Rien ne prouve, à ce stade, que le bilan du Guangxi soit truqué — la présomption s’impose. Mais reprendre « au moins X, selon les autorités » sans distance, c’est être le dernier maillon de la fabrique : un premier bilan, en régime d’information verrouillée, est une donnée politique autant qu’un décompte. Le réflexe n’est pas propre à la Chine : tout pouvoir a intérêt à minimiser ses morts, et toute rédaction à publier vite. Et pendant qu’on se dispute le nombre, personne ne parle de la cause.

Vidéo générée par IA — du bilan opaque aux causes structurelles.

Ce que le chiffre escamote

C’est là que la bataille des chiffres révèle sa vraie fonction : déresponsabiliser. Débattre du « combien » dispense d’affronter le « pourquoi » et le « par la faute de qui ». Or les réponses, elles, ne relèvent pas de l’opacité officielle, mais du fait établi.

D’abord l’ingénierie. Ce qui tue à Hengzhou, ce n’est pas d’abord la pluie, c’est la rupture d’un barrage — et l’absence d’alerte : « On n’a reçu aucun avertissement. Si on en avait reçu, on n’aurait pas eu tellement de pertes », témoigne un habitant (AFP). Ensuite l’aménagement. « Une urbanisation effrénée a enfermé de vastes étendues sous du béton imperméable, souvent le long des berges qui servaient de plaines d’inondation », résume Reuters. La Chine le sait : son programme de « villes-éponges », lancé en 2015, devait absorber l’eau. Mais sur 654 grandes villes, 641 restaient vulnérables (données 2018), et ces infrastructures plafonnent autour de 200 millimètres de pluie par jour (Reuters). Ironie amère : Nanning, la préfecture dont dépend Hengzhou, comptait parmi les toutes premières villes-éponges pilotes.

Enfin le climat. Une étude de l’université Tsinghua attribue 27 % des pertes économiques directes causées par les extrêmes en Chine, entre 2014 et 2020, au réchauffement d’origine humaine (Dialogue Earth). Or la Chine occupe ici une place singulière : premier émetteur mondial de gaz à effet de serre, avec 35 % du total planétaire en 2023 selon l’Agence internationale de l’énergie. Premier pollueur, première victime : le pays subit, amplifiées, les conséquences d’un dérèglement qu’il alimente plus que tout autre.

Infographie : les trois filtres qui masquent les causes d'une catastrophe — la distance médiatique (loi du mort-kilomètre), l'opacité du bilan officiel (Zhengzhou 2021, 97 puis 398 morts), l'escamotage des causes structurelles (barrage, villes-éponges, climat).
Infographie générée par IA — les trois filtres de la « bataille du bilan ».

Il faut être prudent : aucune étude d’attribution rapide n’a encore, à ce jour, quantifié la part du climat dans l’épisode Maysak-Bavi, trop récent ; et la cause d’ingénierie exacte de la rupture de Liulan reste à établir. Mais l’essentiel tient dans le vocabulaire. Parler de « catastrophe naturelle », se perdre dans une querelle de décompte, c’est absoudre d’avance le béton, le barrage, l’alerte manquante et l’inertie climatique. Compter les morts n’est pas nommer leurs causes. Et c’est précisément parce que nommer engage des responsabilités que le pouvoir préfère, lui, faire durer la bataille des chiffres.

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