DÉCRYPTAGE — Chaque semaine, l’hebdomadaire de Caroline Fourest et Raphaël Enthoven met en accès libre ses « Portraits qui fâchent » — pendant que le reste du journal reste payant. Ces réquisitoires contre la gauche radicale sont les munitions que le média choisit d’offrir. En les prenant au sérieux, on découvre un journal qui se réclame de la raison, de la laïcité et de l’universalisme, et qui trahit chacun de ces principes. Non pas « média d’extrême droite » — il ne l’est pas — mais critique à l’aune de ses propres valeurs.
« Le professeur Julien Théry est un antisémite souriant, nanti d’un blason universitaire à l’abri duquel il se répand en saloperies. »
Franc-Tireur — Raphaël Enthoven, 8 juillet 2026
Ce que dit la source
Rendons d’abord justice à la thèse. Elle est cohérente, et par endroits documentée : une partie de la gauche radicale — La France insoumise, l’indigénisme, le courant décolonial, les militants pro-palestiniens — aurait glissé, sous couvert d’anti-impérialisme et d’antiracisme, vers la complaisance envers l’islamisme et l’antisémitisme ; elle aurait trahi l’universalisme, la laïcité et le féminisme ; et, par ses outrances, elle ferait le jeu du Rassemblement national. Le journal se pose en héritier des Lumières, de la laïcité de 1905 et de l’universalisme républicain. Un « Portrait qui fâche » décline cette thèse figure par figure : titre à calembour, chapeau qui délivre le verdict avant l’enquête, avalanche de citations, chute en sentence. Le fil rouge ne varie jamais : l’accusation d’antisémitisme, ou de complaisance à son égard.
Ce que la structure révèle
Commençons par ce qui plaide pour l’hebdomadaire : il ne fabrique pas ses citations. La vérification des propos qu’il verse au dossier le confirme — la plupart sont exacts au mot près, et certaines des figures qu’il épingle tiennent des propos réellement problématiques. Quand Houria Bouteldja écrit que « les Juifs sont les boucliers, les tirailleurs de la politique impérialiste française » (discours d’Oslo, 2015), le contexte complet est plus accablant, pas moins. Déconstruire le média n’est pas défendre ces personnes. C’est montrer que la vérité des mots ne fait pas la vérité de la démonstration.
Car le procédé n’est pas le mensonge : c’est la décontextualisation. Adèle Haenel aurait qualifié un gouvernement de « composé de violeurs » : les mots sont réels, mais visaient des ministres nommément mis en cause pour viol, sur un ton en partie sarcastique (« On dirait même que c’est un critère de sélection », meeting du 20 février 2023) ; cité nu, l’énoncé devient « tous les ministres sont des violeurs ». Anasse Kazib se voit prêter la phrase « la résistance n’est pas du terrorisme » : or ce n’est pas son message, mais le chapeau d’un article de Révolution permanente signé Philippe Alcoy, qu’il a relayé (7 octobre 2023) — l’attribution est fautive. Bally Bagayoko aurait appelé à l’« insurrection populaire » : la formule est de lui, mais au conditionnel, sur une hypothèse de victoire du RN, assortie d’un « ce n’est pas un appel au désordre » (Oumma, 7 mai 2026). À chaque fois, le mot exact, le sens déplacé.
L’édito « Le paillasson » pousse le procédé jusqu’au chiffre. Enthoven y soutient que LFI est « le carburant » du RN, et qu’« il n’y en a AUCUN qui fasse le chemin inverse ». L’absolu, en capitales, est faux : aux législatives de 2022, 30 % des électeurs du RN se sont reportés sur la Nupes en cas de duel, contre 18 % vers la majorité présidentielle (Ipsos-Sopra Steria pour Public Sénat, juin 2022). L’asymétrie est réelle — les reports de gauche vers le RN sont mieux documentés — mais « aucun » est un absolu que les chiffres démentent. Quant au « carburant », aucune étude ne l’établit : les politologues attribuent la poussée du RN à un faisceau de causes, non à l’existence de LFI. La causalité est une opinion présentée comme un fait.
Ces glissements ont un nom. Faire d’un cas particulier l’essence d’un tout, c’est ce que la philosophe Elizabeth Spelman (Inessential Woman, 1988) appelle l’essentialisme : « faire passer la condition d’un groupe pour la condition de tous ». Ériger Bouteldja, ou tel militant, en vérité de « la gauche », c’est prêter à un ensemble pluriel une essence unique — précisément ce que l’universalisme prétend combattre. Cette essence a même un nom de baptême, que le journal emploie (« le virage islamo-gauchiste du FPLP », 1er juillet 2026). Or le CNRS, dans son communiqué du 17 février 2021, juge que « l’islamogauchisme, slogan politique […], ne correspond à aucune réalité scientifique » ; la Conférence des présidents d’université y voit une « pseudo-notion » ; plus de six cents universitaires ont dénoncé une « chasse aux sorcières » (Le Monde, 20 février 2021). Honnêteté oblige : Taguieff, qui a forgé le terme, en défend toujours la validité. Mais un journal qui se réclame du savoir mobilise une catégorie que le savoir a récusée.
Le contexte rétabli
Le cas d’Israël concentre la contradiction. Faire du soutien à la politique israélienne un test de probité, et de l’antisionisme le marqueur d’un antisémitisme, revient à traiter un État comme le représentant d’une communauté — soit l’essentialisme qu’un universaliste devrait refuser. Et c’est une figure insoupçonnable qui le montre : Hannah Arendt, juive, qui combattit l’antisémitisme toute sa vie, critiqua la forme État-nation ethnique du sionisme et plaida pour un foyer juif intégré dans une fédération judéo-arabe (« Zionism Reconsidered », 1944). Elle n’était pas « antisioniste » — elle soutenait un foyer juif — mais son cas suffit à défaire l’équation : si une combattante de l’antisémitisme a pu critiquer cette forme de nationalisme, antisionisme et antisémitisme ne sont pas synonymes.
Même retournement sur le féminisme. Franc-Tireur le tient pour nécessairement « anti-voile ». Mais le féminisme est pluriel : Christine Delphy, fondatrice du féminisme matérialiste dont ils se réclament, défend au contraire les femmes voilées et qualifie l’anti-voile d’islamophobie « aux racines coloniales et sexistes ». Refuser aux femmes voilées toute volonté propre, c’est nier leur agentivité — ce que l’anthropologue Saba Mahmood a montré être un réflexe paternaliste (Politics of Piety, 2005) : le sujet autonome dont se réclame l’universalisme s’y voit dénier sa qualité de sujet. Et l’argument de la laïcité se retourne : la loi de 1905 est une contrainte sur l’État, non sur le vêtement des citoyennes. L’historien de référence, Jean Baubérot, situe la « nouvelle laïcité » anti-voile comme « passée de gauche à droite » (La laïcité falsifiée, 2012). Sur la prostitution, même geste : nul ne nie l’emprise, mais en faire la vérité de toutes efface la volonté propre — l’abolitionnisme est un pôle féministe légitime, pas « le » féminisme.
Reste l’éditorialiste, qui se revendique de Spinoza. Spinoza ne pose pas la raison contre l’émotion ; il distingue les passions joyeuses, qui augmentent notre puissance d’agir, et les passions tristes — la haine, l’indignation, le mépris — qui l’asservissent (Éthique, III-IV). Un édito bâti sur le mépris — « moutons », « antisémite souriant » — cultive précisément ces passions tristes que son propre auteur rangeait parmi les servitudes. Et un éditorial polémique relève de l’opinion, non du savoir : Hannah Arendt rappelait que la pensée politique véritable est « représentative », qu’elle se forme « en rendant présents les points de vue de ceux qui sont absents » (« Vérité et politique », 1967). Réduire deux cents universitaires qui argumentent à un troupeau, ce n’est pas de la connaissance. Le « paradoxe de la tolérance » de Karl Popper, souvent invoqué, ne dit d’ailleurs pas autre chose : on ne combat l’intolérance autrement que par l’argument que si elle refuse l’argument et répond « à coups de poing ou de pistolet ». L’invoquer contre des contradicteurs qui, eux, argumentent, c’est l’inverser.
Soyons justes, enfin, car c’est la condition pour être crédible. Franc-Tireur est de gauche — d’une certaine gauche : la laïcité anticléricale de 1905, la « deuxième gauche » antitotalitaire, le féminisme universaliste de Beauvoir, l’antiracisme de SOS Racisme. Le sociologue Philippe Corcuff le range dans « le pôle laïque de la gauche ». Lui dénier ce nom serait commettre la faute qu’on lui reproche. Mais ce pôle rompt avec des marqueurs devenus majoritaires depuis les années 1960 — l’anticolonialisme, la cause palestinienne, l’antiracisme systémique, la critique de la police — et son geste, refuser à LFI le nom de gauche, n’est pas le tracé d’une frontière : c’est l’absolutisation d’un pôle de gauche contre un autre. Un journal qui dénonce les « nouveaux inquisiteurs » a industrialisé sa propre inquisition ; des gardiens de l’universalisme l’appliquent à géométrie variable.
Deux réserves, par souci de la même rigueur. Deux des citations les plus lourdes prêtées à Didier Lestrade n’ont pu être retrouvées dans aucune source primaire, pas même sur son propre blog : non vérifiable ne veut pas dire inventé, mais verser comme accablante une pièce introuvable est un manquement de méthode. Et les hypothèses que l’on peut former sur la fonction de ce dispositif — arme électorale à l’horizon 2027, bataille culturelle, positionnement de marché — restent des hypothèses : on décrit ici un discours et une méthode, non une intention que nul ne saurait prouver.

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