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Le sionisme, d’Arendt à Kupfer-Naouri : anatomie d’un virage

Illustration — sionisme-arendt-kupfer-naouri
Image de couverture générée par IA (illustration).

PARIS — Une avocate franco-israélienne visée par une information judiciaire, une association qui appelle à « réimplanter » Gaza : le débat français sur le sionisme charrie des mots lourds d’histoire. Car ce que l’on tient aujourd’hui pour « le » discours sioniste — souveraineté ethnique exclusive, négation de l’autre peuple, récusation du droit international — n’est pas l’aboutissement nécessaire d’une idée, mais la victoire d’une de ses branches sur les autres. Pour le mesurer, deux figures suffisent : Hannah Arendt, qui en fut la conscience critique dès l’origine, et une voix contemporaine qui en pousse la logique à son terme.

Podcast audio généré par IA — débat sur le virage du discours sioniste, d’Arendt à Kupfer-Naouri.

Un sionisme au pluriel

Le sionisme naît divisé. Au sionisme politique de Theodor Herzl (Der Judenstaat, 1896 ; Programme de Bâle, 1897) répondent le sionisme culturel d’Ahad Ha’am, soucieux d’un « centre spirituel » plus que d’un État, le sionisme travailliste, et, à droite, le sionisme révisionniste de Vladimir Jabotinsky, dont Le Mur de fer (1923) théorise une colonisation menée « en dépit de la volonté de la population autochtone », protégée par « un mur d’acier que la population autochtone ne pourra pas briser ».

À rebours de cette ligne, un courant minoritaire fait le pari inverse : celui de la cohabitation. Brit Shalom (« l’Alliance de la paix », 1925), puis l’Ihud (1942), réunissent des intellectuels juifs — Martin Buber, Judah Magnes — qui plaident pour un État binational, à égalité de souveraineté entre Juifs et Arabes, et rejettent l’idée d’un État juif souverain. Hannah Arendt appartient à cette famille de pensée. On la caricature volontiers en « antisioniste » ; c’est méconnaître qu’elle organisa, comme secrétaire générale de la Youth Aliyah (1935-1939), l’émigration d’enfants juifs réfugiés vers la Palestine. Ce qu’elle refuse n’est pas le foyer juif, mais sa forme : l’État-nation ethnique. « Un État-nation juif serait un jeu stupide et dangereux », écrit-elle à Gershom Scholem en 1946. Sa position évoluera — d’un fédéralisme multiethnique vers un binationalisme de raison en 1948 (Gil Rubin, Contemporary European History, 2015) — mais son axe reste constant : l’identité ethnique ou religieuse « ne devrait jamais être le fondement de l’appartenance à une communauté politique ».

Le tournant qu’Arendt datait déjà

Le virage n’est pas une hypothèse rétrospective : Arendt le nomme sur le vif. Dans « Zionism Reconsidered » (Menorah Journal, octobre 1944), elle constate « un tournant dans l’histoire sioniste » : « le programme révisionniste, si longtemps rejeté avec amertume, a finalement triomphé ». Et de relever que la résolution du mouvement laisse désormais aux Arabes « le choix entre l’émigration volontaire et une citoyenneté de seconde classe ». En 1944, une penseuse juive voyait donc déjà la branche dure absorber le centre de gravité du mouvement.

L’histoire institutionnelle a prolongé ce diagnostic. Le parti Herut de Menachem Begin (1948), héritier de la matrice révisionniste, devient le Likoud (1973) et remporte le pouvoir en 1977 — le « Mahapakh », qui met fin à des décennies d’hégémonie travailliste. Le sionisme religieux, porté par Gush Emunim (1974), fait de la colonisation une eschatologie ; il occupe aujourd’hui des ministères régaliens, au sein d’un gouvernement (décembre 2022) décrit comme le premier sans aucun parti centriste. Faut-il n’y voir qu’une radicalisation défensive, produite par le traumatisme — de la Shoah au 7 octobre 2023 — et par un sentiment d’encerclement ? Le mécanisme est réel : le choc de la guerre de 1973 fut le catalyseur de Gush Emunim. Mais l’insécurité explique le tempo du durcissement, pas sa direction : elle ne dit pas pourquoi cette branche-là a capté le mouvement. Le virage se comprend mieux comme une capture — la victoire, contingente, d’une lignée sur des rivales bien réelles — que comme une usure.

Vidéo générée par IA — le virage d’une idéologie plurielle, en bref.

Une méthode de la négation

Cette lignée a des héritiers assumés. Nili Kupfer-Naouri, avocate franco-israélienne, préside l’association Israël Is Forever, fondée en 2017 par son père Jacques Kupfer — ancien du Bétar, le mouvement de jeunesse de Jabotinsky, président du Likoud France puis du Likoud mondial. Elle revendique cette filiation militante. Son discours public, tenu sur ses propres canaux, se laisse indexer comme une grammaire de la négation.

Négation de l’autre, d’abord : filmée à la frontière égyptienne en février 2024, elle se met en scène « pour empêcher les camions inhumanitaires de passer ravitailler le Hamas » (son compte X, 18 février 2024) — l’aide devient, par un néologisme, son contraire. Négation de l’innocence, ensuite : « il n’y a pas de population civile innocente », déclare-t-elle, jugeant « absolument immoral de penser une seule seconde à ravitailler la population civile » (propos documentés par L’Humanité et Grands-Reporters, 2024-2025). Registre eschatologique enfin : au gala du Trocadéro (13 novembre 2024), elle souhaite « qu’il ne reste plus rien de Gaza et qu’on puisse y installer une grande réimplantation juive ». La même essentialisation se retrouve, transposée, quand elle impute sur i24News (2 décembre 2025) les accidents de la route « aux Arabes » au point que « cela frise le terrorisme ». Le procédé est constant : un collectif entier est privé d’individualité, donc d’innocence.

Ces propos ont une suite judiciaire, qu’il faut énoncer avec prudence. Deux procédures parallèles visent l’intéressée en France : l’une pour apologie de crimes de guerre, engagée par la Ligue des droits de l’Homme (plainte du 3 mai 2024, constitution de partie civile le 24 janvier 2025) ; l’autre pour complicité de génocide, ouverte après une plainte de l’Union juive française pour la paix et d’Urgence Palestine (novembre 2024), qui a donné lieu à une information judiciaire (2025) puis à des mandats d’amener (été 2025), médiatisés début 2026. Ces procédures sont en cours : il n’y a, à ce jour, ni mise en examen effective ni condamnation, et la présomption d’innocence s’applique pleinement. L’intéressée récuse toute qualification et dénonce un « procès politique ».

« Le droit d’avoir des droits »

Reste à nommer ce que ce discours récuse. Le droit international n’est pas une opinion : la Convention de 1948 réprime « l’incitation directe et publique à commettre le génocide » (article III) ; la IVe Convention de Genève (1949) protège les civils et fait obligation de faciliter l’aide humanitaire (articles 55 et 59). En 2024, la Cour internationale de justice a jugé « illicite » la présence israélienne dans le Territoire palestinien occupé (avis du 19 juillet), ordonné des mesures conservatoires imposant l’acheminement « sans entrave, à grande échelle » de l’aide et constatant que « la famine s’installe » (ordonnances des 26 janvier et 24 mai 2024) ; la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt visant « la famine comme méthode de guerre » (21 novembre 2024). Un discours qui juge « immoral » de ravitailler des civils ne conteste pas une politique : il congédie ce socle.

C’est ici qu’Arendt redevient l’étalon. Elle avait forgé, dans Les Origines du totalitarisme (1951), la notion de « droit d’avoir des droits » : avant tout droit particulier, le droit d’appartenir à une communauté politique, d’exister aux yeux du monde. Le nationalisme ethnique absolu, avait-elle vu, produit mécaniquement des populations sans droits, et menace « la métamorphose d’un peuple en horde raciale » (à Scholem, 1946). La négation contemporaine de l’autre peuple réalise, presque terme à terme, ce qu’elle redoutait.

Que la critique de ce discours ne soit pas de l’antisémitisme, deux faits suffisent à l’établir. Le premier est qu’elle s’énonce d’abord de l’intérieur : Arendt était juive, et c’est par fidélité — non par hostilité — qu’elle mettait en garde. Le second est que, parmi les plaignants, figure l’Union juive française pour la paix. Répondre « délire antisémite », comme le fait la défense, c’est reconduire le procédé même que l’on analyse : l’inversion, qui transforme l’accusateur en persécuté. Interpellée par une part de sa propre tradition, cette parole ne peut congédier Arendt sans se renier.

Infographie : deux pôles opposés — le courant humaniste et binational du sionisme (Arendt, Buber, Magnes ; « le droit d'avoir des droits ») face à la doctrine de la négation (mur de fer, négation de l'aide, récusation du droit international), avec une frise datée de 1923 à 2024.
Infographie générée par IA — d’Arendt au virage : deux pôles et une chronologie.

Le virage n’est donc ni une essence ni une fatalité. Il est une victoire, et les victoires se défont. Qu’une penseuse juive ait, dès 1944, refusé de confondre le foyer avec le fortin suffit à le rappeler : il y avait, il y a toujours, un autre chemin.

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