L’exigence de la structure pour une information libérée de l’émotion

GBH aux Antilles : l’État qui enquête et l’État qui signe

Macro : fragment de registre manuscrit ancien à réglure rouge, bord déchiré, sur lequel repose l'extrémité recourbée d'un ticket de caisse moderne.
Image de couverture générée par IA (illustration).

FORT-DE-FRANCE (Martinique) — En 1849, un an après l’abolition, la France a payé. Pas les affranchis : les propriétaires. Cent vingt-six millions de francs, au taux de 409,98 francs par tête d’esclave libéré. Les registres existent toujours, et la base Repairs du CNRS les a mis en ligne. Le nom Hayot y figure trois fois. Cent soixante-dix-sept ans plus tard, en juin et juillet 2026, l’État français a signé trois fois avec le groupe qui porte ce nom.

Podcast audio généré par IA — débat contradictoire sur la position de GBH aux Antilles et sur ce que l’Autorité de la concurrence établit, ou n’établit pas.

Trois Hayot dans les registres de 1849

La famille arrive vers 1684. Le café d’abord, puis le sucre : Jean-François Hayot est propriétaire sucrier aux Anses-d’Arlet en 1788 (Émile Hayot, Les gens de couleur libres du Fort-Royal 1679-1823 ; INRAP, revue In Situ). Des membres de la famille possèdent des esclaves avant 1848. Puis vient l’indemnité : au titre de la loi des 19 janvier, 23 et 30 avril 1849, trois Hayot sont dédommagés — 50 990,39 francs pour Hayot/Gallet de Saint Aurin, 3 455,92 francs pour Joseph Hayot, 3 568,85 francs pour Louis Hayot (CNRS, base Repairs — Base 1849). En 1900, Michel Hayot refuse une augmentation à ses ouvriers agricoles ; une grève générale suit, et une biguine en garde la trace (Académie de Martinique). L’historien Christian Schnakenbourg décrit la famille comme « la plus grande famille d’usiniers de la Martinique jusqu’à la décennie 1960 ».

La chaîne qui casse en 1960

Et puis, en 1960 : des poulets. Le groupe démarre avec un élevage avicole, les Poulets Bamy (Assemblée nationale, commission d’enquête sur le coût de la vie, compte rendu du 26 juin 2023). La grande distribution attendra 1981, l’automobile 1988. La date trouble : le groupe naît exactement dans la décennie où la famille cesse d’être usinière. Le sucre s’arrête, le commerce commence. La tentation est grande de tirer le trait — de dire que l’argent de la canne, et derrière lui celui de l’indemnité, a payé les premiers poulets. Ce trait, on ne peut pas le tirer. Aucun bilan, aucun acte notarié, aucune pièce comptable ne relie le capital de départ du groupe à l’héritage foncier ou aux francs de 1849. La continuité des personnes est établie, celle des terres aussi, celle de la position sociale également. Celle du capital, non.

D’autres évidences ne résistent pas davantage. En Martinique, la grande propriété — cent hectares et plus — est passée de 60 % à 22 % de la surface agricole utile depuis 1960 (SAFER Martinique) : le territoire s’est fragmenté. Quant au chiffre que tout le monde répète, « 1 % de la population, 52 % de l’économie », il n’existe pas : le « 52 % » ne figure dans aucune source nommée et datée. C’est un nombre qui a voyagé jusqu’à ce que plus personne ne demande d’où il venait. Le seul comptage universitaire est plus modeste : dans les années 1990, les békés contrôlaient 29,2 % des entreprises de plus de vingt salariés en Martinique (Michel Desse, Annales de Géographie, 1997). Ce n’est pas « l’économie » : c’est une part d’entreprises au-dessus d’un seuil de taille. La population, elle, est estimée à environ trois mille personnes — une estimation de chercheurs, jamais un recensement, les statistiques ethniques étant interdites en France (Géoconfluences, ENS de Lyon).

Vidéo générée par IA — de l’indemnité coloniale de 1849 aux conventions de 2026 : où se loge la marge.

Le mot que l’Autorité n’écrit jamais

Reste le mot qui fâche : monopole. L’Autorité de la concurrence a rendu trois avis sur ces marchés, et aucun ne le valide. En 2009, elle intitule une section « un marché de détail peu concurrentiel » — mais elle écrit dans la même page qu’en Martinique « les positions des différents groupes présents (Cora, Groupe Bernard Hayot, Parfait, Ho Hio Hen, Fabre et Lancry) sont plus équilibrées, chacun détenant une part de marché allant de 13 à 20 % » (avis n° 09-A-45). Ce sont la Guadeloupe et la Guyane qui ont un acteur au-dessus de 40 %, et il s’appelle Cora. Dans cet avis, le seul « monopole de fait » désigne les lignes maritimes. En 2019, « monopole » et « position dominante » apparaissent dix-huit fois : jamais pour GBH (avis n° 19-A-12). Quatre opérations de concentration du groupe ont été examinées depuis 2011 : quatre autorisations, sous engagements, aucun refus.

Le 10 février 2026, l’Autorité publie quatre-vingt-seize pages sur les marges des distributeurs martiniquais. GBH y est nommé vingt-et-une fois. Les mots « monopole », « position dominante », « oligopole » et « abus » y apparaissent zéro fois (avis n° 26-A-01). Les mots employés par ceux qui accusent sont autres : Aurélie Trouvé, présidente de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, parle de « position oligopolistique » ; l’analyste Christophe Girardier, entendu sous serment, parle d’« économie de comptoir » et de « pouvoir congloméral ».

−0,79 % dans le rayon, 28,8 % dans la centrale

Alors que dit cette enquête ? Ceci : « les magasins distributeurs affichent en moyenne des marges nettes négatives (- 0,79 %), les grossistes-importateurs et les centrales d’achats dégagent des résultats positifs (1,6 %), et les centrales de référencement présentent une rentabilité très élevée (28,8 %) ». Et elle conclut : « il n’apparait pas que les marges réalisées par les groupes de distribution intégrés soient notablement supérieures à celles réalisées dans l’Hexagone ». C’est le fait le plus favorable au groupe de toute cette enquête, et il vient du régulateur.

Mais la phrase ne s’arrête pas là. Elle continue : « leur intégration au sein de grands groupes diversifiés permet à ces derniers d’augmenter la rentabilité de l’activité de distribution dans des proportions qui restent difficiles à estimer ». Il faut relire les deux nombres côte à côte. Le magasin perd 0,79 %. La centrale de référencement gagne 28,8 %. Ce sont deux maillons de la même chaîne — et l’avis décrit celle de GBH sans détour : « une société commissionnaire à l’achat (Bamappro) basée au Havre », « une centrale de référencement (Profima) », « des grossistes-importateurs, à savoir Pamagel […] et Sodicar », puis quatre hypermarchés et un supermarché sous enseignes Carrefour. Du quai normand à la caisse martiniquaise, le même groupe, à chaque étage — avec, selon ses propres déclarations à l’Autorité, 88,7 % des volumes alimentaires importés de l’Hexagone en 2024.

Pendant ce temps, l’alimentation coûte 40,2 % de plus en Martinique et 41,8 % de plus en Guadeloupe qu’en France métropolitaine (INSEE, Insee Première n° 1958, 11 juillet 2023). L’octroi de mer n’explique pas tout : l’Autorité l’écrivait déjà en 2009, ces frais « ne suffisent pas à expliquer l’intégralité des écarts observés ». Le groupe se défend, et sa défense est au dossier : « nous avons mis en place une organisation permettant de réduire autant que possible les coûts d’achat et d’acheminement ». Devant l’Assemblée nationale, le 2 avril 2025, son directeur général Stéphane Hayot répondait : « Notre groupe est en première ligne face à la vie chère. La concurrence est forte et le consommateur exigeant. »

Il n’y a donc pas de monopole. Il y a une intégration verticale dont le régulateur voit le mécanisme, le nomme, et écrit qu’il ne sait pas le chiffrer. Ce n’est pas une fraude. C’est une opacité de structure, et elle est parfaitement légale.

L’État des deux côtés

Le 19 décembre 2025, au lendemain de la révélation par Libération d’une information judiciaire ouverte contre lui en août par le Parquet national financier — pour escroquerie en bande organisée, abus de position dominante et entente, dans le secteur automobile —, le groupe publie sa réponse. Il « conteste fermement, y compris devant la justice, ces allégations », dépose une plainte en diffamation contre le quotidien, rappelle qu’il bénéficie de la présomption d’innocence. Aucune mise en examen n’a été rendue publique ; rien n’est jugé. Dans le même communiqué, une phrase : « GBH n’a jamais fait l’objet d’aucune sanction pour manquement à ses obligations en la matière. »

La décision n° 16-D-15 du 6 juillet 2016 dit le contraire. Son article 2 inflige « à BAMYRAG en tant qu’auteur et solidairement avec GBH en sa qualité de société mère, une sanction de 25 000 euros », pour avoir bénéficié de droits exclusifs d’importation des produits Henkel en Guyane — une exclusivité « de fait », précise l’Autorité. Le fondement est l’article L. 420-2-1 du code de commerce, qui figure au Livre IV, Titre II : « Des pratiques anticoncurrentielles ». Le groupe n’a pas subi cette décision : il l’a signée. « Vu le procès-verbal de transaction en date du 15 avril 2016 signé par la rapporteure générale adjointe et les sociétés BAMYRAG et GROUPE BERNARD HAYOT ». Les sociétés « n’ont pas contesté la réalité du grief » et en ont accepté le montant « en toute connaissance de cause ».

Ce qu’il faut dire dans le même souffle, parce que c’est vrai : vingt-cinq mille euros, c’est la deuxième sanction la plus faible des sept prononcées ce jour-là — Henkel payait deux cent cinquante mille — et très loin du plafond légal. C’était il y a dix ans, sur des produits d’hygiène en Guyane, sans rapport avec l’automobile aujourd’hui visé. Et l’Autorité écrit elle-même que cette pratique « ne saurait revêtir le même caractère de gravité que les ententes et les abus de position dominante ». GBH n’a en effet jamais été sanctionné pour abus de position dominante. Mineure, ancienne, étrangère au dossier en cours : chacun de ces mots est défendable. Aucun ne se dit « jamais », ni « aucune ».

Reste l’État, et son calendrier ne raconte rien d’autre que lui-même. Le 10 juillet 2024, la République élève Bernard Hayot au grade de Grand Officier de la Légion d’honneur. En février 2025, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ouvre une enquête sur le lobbying non déclaré du groupe. Le 31 mars, une commission d’enquête du Sénat consacrée à la transparence des aides publiques aux entreprises auditionne trois de ses dirigeants — et dans les sections vérifiées de son rapport, aucun montant d’aide perçue par GBH n’apparaît. En août, le PNF ouvre son information judiciaire. La même année, aux questions au gouvernement, le ministre des Outre-mer Manuel Valls lâche : « il y a un groupe qui joue souvent un rôle d’étouffement. »

Puis le 18 juin 2026, France Travail signe une convention de deux ans avec ce groupe, sur cinq territoires, avec un axe consacré à l’insertion des jeunes non qualifiés, des bénéficiaires du RSA et des seniors. Le 24 juin, la Fédération des Banques alimentaires renouvelle un partenariat qui a acheminé, en 2025, cinq cent seize mille repas. Le 9 juillet, le recteur de Guadeloupe remet avec lui le Prix de l’Entreprise à des bacheliers professionnels. L’État ne s’est pas fait piéger : il se dédouble. Il enquête et il signe, la même année, sur le même acteur.

Et il dit pourquoi, si on l’écoute. En signant la convention en 2024, la rectrice de Guadeloupe Christine Gangloff-Ziegler expliquait : « il y a un taux de chômage élevé, en Guadeloupe, puisqu’on est à 17 % de taux de chômage » — et un quart des 15-29 ans ni en emploi, ni en études, ni en formation. Les Banques alimentaires acheminent par les conteneurs du groupe parce que personne d’autre ne les achemine. France Travail lui avait déjà transmis huit mille candidatures en 2025 : la convention de 2026 ne crée pas ce flux, elle le codifie. Et pendant ce temps, le budget 2026 prévoit de couper sept cent cinquante millions d’euros d’exonérations et de défiscalisation ultramarines (FEDOM).

Ce ne sont donc pas des francs de 1849 qui ont traversé jusqu’ici. C’est une position : un réseau, un accès au crédit, à la terre, aux institutions, qui a franchi l’abolition sans être entamé. L’indemnité n’est pas la cause du groupe — elle est le symptôme d’un ordre qui a dédommagé les propriétaires et rien versé aux affranchis. Le groupe est né dans cet ordre-là, pas de son argent. Et cet ordre, l’État ne l’a jamais contesté : il l’a décoré. C’est le même fil que celui de quatre-vingts ans d’égalité de droit qui n’ont pas produit l’égalité de fait.

Le groupe n’a rien à conquérir. Il lui suffit d’être là quand la puissance publique s’en va. La question n’est pas de savoir s’il en profite. Elle est de savoir avec quels instruments l’État compte mesurer ce qu’il prétend réguler — puisque son propre régulateur, après quatre-vingt-seize pages, écrit qu’il n’y arrive pas.

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